Comment quatre jeunes et un campervan ont conquis la beauté de la côte est australienne
Sydney, le 10 mai 2019
Il y a une semaine, en déroulant mon fil d’actualité sur Facebook, je m’arrête sur une publication qui attire tout de suite mon attention.
Sur le groupe des Français à Sydney, une jeune femme part avec deux jeunes en road trip sur la côte est jusqu’à Cairns, en campervan pendant 28 jours. Ils cherchent une quatrième personne pour partager les frais d’essence, de location du véhicule…etc.
Il ne me faut pas davantage de détails pour écrire à Margot et lui dire que je suis une personne de bonne compagnie qui serait ravie de partager la route avec eux.
Nous nous rencontrons de visu deux jours plus tard dans le centre de Sydney. Le courant passe tout de suite très bien entre Margot, une franco-suisse de 26 ans, Maeva, une francilienne de 24 ans, Francisco, 27 ans, originaire du Chili, et moi, qui compenserai mon inaptitude à conduire en cuisinant.
La perspective de ce voyage m’anime et mon excitation se ressent. Ils doivent rencontrer une autre potentielle compagne de voyage l’après-midi, prendre leur décision, et me donner leur réponse le soir.
Alors que je fais mes courses, je reçois un message de Margot : ma bonne humeur et mon énergie les ont convaincus, ils veulent démarrer l’aventure avec moi ! Je suis trop heureuse.
Jour 1 – 10 mai
Nous nous donnons rendez-vous le vendredi 10 mai à l’agence de location des vans. Nous découvrons notre véhicule, vieux de 500 000 kilomètres et pas des plus modernes, mais qui fera l’affaire pour un mois. Un australien grassouillet et désabusé nous fait bien comprendre nous serons taxés pour la moindre éraflure et le moindre objet manquant.
Nous prenons la route à une heure de l’après-midi, tout excités mais vigilants pour rester à gauche sur les routes australiennes. Heureusement, Francisco est habitué à conduire dans le pays. Nous nous arrêtons faire quelques courses puis poursuivons jusqu’à Newcastle, à 160 kilomètres au nord de Sydney.
Je suis à l’avant avec Francisco, et les filles, ayant beaucoup trop bu la veille, se reposent à l’arrière. La sensation de rouler très vite sur les routes bordées de nature et qui semblent infinies alors que la nuit tombe est très agréable. Le vent est si puissant qu’il déplace le van latéralement.
Nous apercevons une aire de repos que Francisco trouve normale mais qui nous paraît bien trop glauque, à nous les filles. Nous continuons la route et nous arrêtons sur une aire de repos à peu près correcte. Il fait froid, ce que le vent rend encore moins agréable. On se réconforte avec des pâtes au pesto. On joue au UNO. On rit beaucoup. On se raconte des histoires. Nous qui étions de parfaits inconnus il y a encore quelques jours devenons amis, il faut dire que la situation accélère le processus.
Seuls au milieu de nulle part, les bruits de l’extérieur dans la nuit noire ne nous font que plus peur. Il faut dire que la situation est propice aux inquiétudes irrationnelles.
J’ai perdu au UNO. Francisco prononce « a-uno », il paraît que les chiliens sont comme ça.
On ira au lit une heure plus tard, après avoir fait la vaisselle à l’eau glacée dans le misérable et minuscule lavabo des toilettes publiques et installé le couchage.
Ah, ce fameux couchage, celui qui a nécessité 4 cerveaux adultes et pas moins d’une demi-heure pour être mis en place. D’abord, il faut trouver la planche, celle qui servira de base pour poser le matelas. Ensuite, réussir le puzzle des coussins qui serviront de matelas. Une fois qu’on a agencé un semblant de lit, organiser les planches de la partie supérieure du van où 1 mètre carré et demi de surface à 20 cm du toit nous servira de couchette à Francisco et à moi.
Déjà, se faire à l’idée que je vais devoir dormir pendant 28 jours avec un inconnu dans ce qui ressemble davantage à un cercueil pour enfant qu’à un lit, puis surtout, ne pas faire de crise de claustrophobie. Monter dans la couchette requiert un niveau avancé en matière d’acrobatie. Les fous rires causés par le côté surréaliste de la situation n’aident pas à rassembler les forces nécessaires.
Inutile de vous dire que j’ai mal dormi, mais je vous le dis quand même. Le mal de dos le lendemain matin me le rappellera pour un moment. En réalité, j’ai tellement mal dormi que les filles me trouvent au réveil dehors sur la pelouse, emmitouflée dans mon sac de couchage.

C’est tant bien que mal que nous nous organisons dans le van. Il faut dire qu’à quatre, on se marche rapidement sur les pieds. Il arrive fréquemment que pendant que l’un d’entre nous fait cuire des nouilles, un autre veut ouvrir le frigo, et un autre encore a besoin de ses affaires dans le placard à droite du frigo, qui lui-même est sous la gazinière…bref, pas toujours évident.
On prend le petit déjeuner dans le van car il fait bien trop frais dehors, en se racontant nos vies sentimentales. Je vous dis, on se connaît depuis 24 heures et on en est là.
Jour 2 – 11 mai
Faute de pouvoir s’être lavés la veille, nous trouvons des douches publiques froides à la plage de Newcastle. En Australie, la plupart des plages ont des douches et c’est très pratique. Je me rends compte qu’il doit quand même être moins ardu d’être sans-abris dans une ville de la côte est australienne qu’à Paris. Je me baigne dans l’eau froide, pendant quelques minutes seulement. Ici, la baignade n’est jamais tranquille. On est toujours baladé par les vagues quand on n’arrive pas à se tenir debout au milieu d’elles. Il est difficile de nager correctement, la mer a tendance à nous rappeler rapidement que l’on n’est rien du tout.
L’après-midi, c’est le parc national de Tomaree que nous visitons. Après quelques minutes de marche dans du sable vert-de-gris et la rencontre d’un 4×4 négligent qui a failli nous accrocher, j’aperçois un sentier sur le côté et je propose de l’emprunter. Quelle est notre surprise lorsque nous découvrons à quelques centaines de mètres une plage magnifique où trônent de gigantesques rochers rouges.
Nous sommes beaucoup trop heureux d’être arrivés là et c’est avec engouement que nous grimpons au point culminant et admirons la piscine naturelle d’eau claire en bas.





Nous admirons le coucher de soleil à Shoal bay. Assis sur la plage, nous essayons de compter le nombre de nuances de rouge, de violet, d’orange et de bleu. Je n’ai jamais vu de couchers de soleil aussi riches et changeants qu’en Australie.
Margot pousse un petit cri : « Il y a un truc dans l’eau! Regardez! » dit-elle, « je crois que c’est un requin! ». Alors on se lève et on court vers l’eau. Plus je m’approche, mieux je distingue l’animal. En réalité, il y en a plusieurs. De jolis dauphins sont en train de se donner en spectacle. C’est incroyable. C’est une des choses qui m’a le plus marquée ici, la possibilité de voir de la faune sauvage si facilement et fréquemment.




Le soir, nous nous autorisons un festin que nous préparons dans un camping payant où nous passons la nuit. Quel plaisir de faire à manger dans une véritable cuisine!
La nuit tombe si vite, nous nous couchons tôt, lessivés. Il faut dire que les journées sont longues car bien remplies, et notre esprit est sans cesse éveillé.

Jour 3 – 12 mai
Lever à 8 heures. J’ai très bien dormi, les filles ont décidé de m’accueillir dans leur couchette après avoir constaté que je préférais dormir dehors dans le froid plutôt que dans un sarcophage.
Après un petit-déjeuner sur l’herbe, nous nous dirigeons vers Zénith beach, à Port Stephens. Au bout d’un kilomètre d’escaliers, nous atteignons le sommet où la vue sur la plage est à couper le souffle.
Il y a tout ici. De l’or dans le sable, de l’émeraude dans les arbres, du vert-de-gris dans les pierres, du turquoise dans la mer et du marine dans l’océan…et surtout, des rochers majestueux qui surplombent la mer.



En redescendant, nous décidons de nous poser sur la plage pour pique-niquer. J’ai préparé une salade fraîche que tous apprécient.
C’est l’heure de s’aventurer vers la baie d’Anna. Nous y découvrons de vastes dunes de sable qui font penser au Sahara. Je n’y suis jamais allée, mais je suis presque sûre que ça ressemble à ça.
Francisco songe à sillonner les dunes à dos de chameau. Idée qu’il abandonne rapidement après avoir vu l’état des chameaux et la stupidité de cette attraction touristique. Nous sommes véritablement attristés à la vue de ces animaux à mauvaise allure et au nez percé par un instrument de torture qui sert à les diriger. Les touristes, principalement chinois et philippins, excitent les bêtes, irritées et qui en deviennent presque dangereuses.
Le saviez-vous? l’Australie est le pays qui a la plus importante population de chameaux au monde.


Nous découvrons ensuite que les dunes sont bordées par une plage aux multiples vaguelettes légèrement espacées. Nous décidons de courir dans l’eau glacée, grisés par tant de beauté. Margot me confie que tout ça l’émeut, qu’elle en pleurerait presque.
Vivifiés par l’eau froide et séchés par les doux rayons du soleil, nous prenons la route jusqu’au port de Port Stephens, où de jolis voiliers nous attendent. Nous contemplons le coucher du soleil en marchant le long de roches rouges-rosées. Un pêcheur non loin de là ramasse son filet dans l’eau. A terre, un lapin peu farouche court autour d’un buisson.




Après près de deux heures de route vers l’intérieur des terres, nous passons la nuit dans un jardin qui jouxte la taverne de Wollombi, un pub qui fait aussi office de restaurant. Le deal est le suivant: nous pouvons passer la nuit ici et utiliser les douches en échange d’une boisson consommée au bar. Il y a beaucoup d’endroits comme ça dans les petites villes, cela permet d’attirer de la clientèle dans des lieux autrement peu fréquentés et les voyageurs peuvent camper gratuitement, c’est gagnant-gagnant.
Il fait froid. Normal, nous entrons dans l’outback. Pour nous réchauffer, Francisco verse un sachet de soupe dans un litre d’eau bouillante, le résultat est bien évidemment insipide, mais chaud. Je leur prépare des nouilles soba avec poivrons, tomates, courgettes.
On se régale, et on rigole.
Jour 4 – 13 mai
C’est avec plaisir que nous prenons notre petit-déjeuner dehors ce matin.
Maëva et Margot ont emprunté à la taverne quatre chaises et une table et nous sommes confortablement installés. Nous remplissons le réservoir d’eau à l’aide de bouteilles vides et de plusieurs aller-retour aux toilettes.
Nous prenons la route pour Pokolbin, à Hunter Valley, où se trouvent de nombreux vignobles.
Margot a réservé une dégustation de vin dans un endroit des plus charmants. On se croirait en Toscane ou en Provence. Les murs ocre, les petites fontaines ornées de statues blanches, les roses fuchsia, la vigne bien ordonnée…tout est si joli. Il y a un banc fait de mosaïques. C’est tout ce que j’apprécie, tout ce qui procure de l’apaisement. Même les toilettes sont luxueuses, à l’ancienne.




Un monsieur d’environ 68 ans, visiblement passionné par la vigne, nous fait déguster, pour 5 dollars, des blancs et des rouges, des sucrés, des secs et des mousseux. Mon favori : le Mandala, dont le seul défaut est d’être court en bouche. « It has a clean finish, it finishes short », me dit l’expert. Un anglais a décidé de construire ce vignoble après la seconde guerre mondiale, puis l’a vendu.
Lorsque je demande au monsieur en quoi son métier consiste exactement, il me répond : « Je rends les gens heureux ». Et j’ai pensé qu’il n’aurait pu mieux répondre. Nous repartons chacun avec une bouteille de vin.

Après avoir sillonné les vallées, sans trop savoir où on allait, nous terminons la journée à un point de vue bien agréable, où nous contemplons les vignes qui s’étendent à perte de vue.



Nous passons la nuit à Kew, c’est à dire au milieu de nulle part. Nous avons déniché un de ces pubs de campagne qui sert aussi d’hôtel très sommaire. Là aussi, il faut consommer pour camper sur le parking. Nous poussons la porte du bar et j’admire la décoration atypique qui n’a rien à voir avec celle des rooftops branchés de Sydney. Ici, le verre de vin coûte 5 dollars, et se rapproche davantage du vinaigre de cidre.
Le serveur lambine et c’est difficile de s’impatienter. Margot et Maëva me demandent pourquoi il prend autant de temps à nous servir. Il faut croire qu’il est habitué à avoir peu de clients. En effet, nous sommes les seuls dans le bar, à l’exception de deux australiens proches de la soixantaine qui sirotent une bière bon marché assis à une table ronde. Comme dans beaucoup de petits pubs campagnards de ce genre, une pièce est consacrée aux jeux d’argent, les “pokies”, aux paris et au billard.



Alors que apprécions tant bien que mal notre verre de vin sur la terrasse, une femme âgée d’une soixantaine d’année nous alpague. Elle demande une cigarette, que Margot lui donne généreusement. Commence alors un long discours sur ce pour quoi elle milite, à savoir un mélange de protection de la biodiversité australienne et de lutte contre la corruption.
Elle nous parle de son travail, défend avec véhémence ses prises de position, nous invite à lire ses articles publiés dans The Independant Australia, qui est, selon ses dires, le seul média non corrompu à ce jour en Australie. En effet, c’est un des seuls qui n’appartient pas au magnat de la presse Rupert Murdoch et dont la ligne éditoriale conserve une certaine indépendance.
Cette femme défend ardemment la cause animale et environnementale à coups de propagande dans le village. Elle fait des rondes régulières et est visiblement connue de tous aux alentours puisqu’un homme passe et la regarde avec un air moqueur et semble penser : « Tiens, voilà la fêlée du bocal qui fait son discours habituel ».
Elle nous apprend qu’elle est multimillionnaire, et qu’elle a acheté de nombreuses terres en Australie qu’elle a consacré à la protection de la biodiversité. Millionnaire, et habillée de fripes, elle ne donnera pas un centime à Margot pour la remercier de la cigarette (sachant qu’un paquet coûte environ 35 dollars ici). Son discours, nous dira-t-elle, aura suffit.
Quand je lui demande ce qu’elle préconise pour la protection de l’environnement, elle me répond que nous devons absolument arrêter de faire des enfants pour laisser les autres espèces perdurer. Frances P. se présente aux élections, elle est apparemment très recherchée par les autorités australiennes car controversée. Sa page Facebook, qu’elle nous a invité à visiter, compte un abonné.
Jour 5 – 14 mai
Nous voilà arrivés à Port Macquarie. Nous visitons une clinique pour koalas, où les animaux blessés/aveugles/ heurtés par un véhicule/brûlés dans un feu de forêt sont recueillis et soignés jusqu’à ce qu’ils soient complètement rétablis puis sont libérés dans la nature. C’est la première fois que j’en vois. Ils sont si adorables! Ils dorment tous pendant une grande partie de la journée, accrochés aux branches d’eucalyptus, parfois perchés si haut qu’on se demande comment il font pour ne pas tomber. Chacun a un nom et une histoire. Certains ne pourront jamais être relâchés du fait de leur état et resteront pensionnaires de la clinique à vie.
Les koalas sont si mignons, et leur pelage semble si soyeux…mais gare à ne pas les toucher! Ces animaux n’apprécient pas le contact des humains et peuvent griffer très fort. Le petit du koala a le même nom que celui du kangourou : joey.

Nos cœurs tout adoucis par la vue de ses jolies bêtes, nous nous rendons l’après-midi à Sea Acres Rainforest, une forêt vierge où vivait la tribu Aborigène Biripai.
Cette forêt vierge renferme de véritables trésors, tant dans sa faune que dans sa flore, et surtout, contient tout ce dont les Biripai avaient besoin pour vivre. Un homme proche des 70 ans se porte volontaire pour nous faire visiter l’endroit. Sa masse de cheveux et sa moustache fournie m’impressionnent. Il promène avec lui un petit livre qui visiblement renferme tous les secrets de cette forêt tropicale. Commence la visite, on voit que le monsieur met du cœur à l’ouvrage. Nous découvrons des arbres immenses et de toutes sortes, dont un qui m’a beaucoup marquée par sa beauté et son histoire insolite : le figuier étrangleur.
Le vieux monsieur nous raconte alors l’histoire improbable de cet arbre aux propriétés étrangleuses:
Un oiseau mange un fruit, et évacue la graine dans ses excréments. La graine tombe dans un arbre quelconque qui veut bien l’accueillir et germe puis se développe dans un mode épiphyte (elle se sert d’une autre plante, mais ne constitue pas un parasite pour cette dernière).
La graine développe ensuite des racines aériennes vers le sol en même temps que des branches vers le haut pour capturer le plus de lumière possible. Les racines, à mesure qu’elles grossissent, se soudent pour former un treillis épais et fort qui peut supporter à lui seul le figuier sans avoir besoin de l’arbre hôte sur lequel il s’était développé.


La forêt est aussi peuplée de palmiers dont les Biripai se servaient d’une partie de la palme pour recueillir et transporter de l’eau, ou encore pour faire des bandages pour les bras cassés.
Nous découvrons également l’existence d’un arbre qui contient beaucoup d’eau mais dont l’écorce est dangereuse, nous dit l’expert. Les aborigènes devaient donc en récolter l’eau en prenant garde de ne pas toucher le tronc.
Le vieux monsieur, qui a énormément voyagé de par le monde avec son épouse, et dont j’adore la voix et les explications exhaustives, pointe du doigt le sommet d’un arbre où nous apercevons deux chouettes géantes. Leur nourriture? Principalement des opossums et des roussettes, une espèce de grande chauve-souris que l’on appelle en anglais « flying fox ».
Ici, tout est très impressionnant. Les Biripai vivaient intelligemment.
Je ne sais pas pourquoi, mais je ressens une empathie toute particulière pour les vieilles personnes. Je les aime bien, elles dégagent quelque-chose d’apaisant, de pur et de doux. Je veux leur parler longtemps.

Jour 6 – 15 mai
Aujourd’hui, c’est Nambucca, une petite ville de la côte, que nous souhaitons découvrir. Nous prenons le petit-déjeuner dans le sable, à côté de nous des pêcheurs prennent des soles.
Nous nous arrêtons devant la mer, et longeons un petit mur fait de grandes pierres. Elles sont toutes couvertes de peintures et de décorations. Elles permettent de se rappeler certaines personnes décédées, font figurer des dessins d’enfants, des poèmes d’amour et des déclarations d’amitié, des animaux, des familles, des proverbes, parfois même des traits d’esprit. Pas une seule pierre n’est restée vierge, et il faudrait des heures pour toutes les lire.
C’est joli et émouvant.









Nous passons l’après-midi dans un parc national. Le nom du parc, Bongil Bongil, provient de l’aborigène et signifie « un endroit où quelqu’un reste longtemps à cause de l’abondance de la nourriture ». Malheureusement, nous n’y restons pas longtemps à cause de l’abondance de moustiques qui prennent un malin plaisir à nous dévorer.
Le terrain de foot désaffecté que nous choisissons par dépit pour passer la nuit est je crois le pire lieu de tout le voyage. Francisco se désole des toilettes turques crasseuses. Ici, pas de douche, juste un minuscule évier entre quelques murs qui n’ont jamais été nettoyés mais ornementés de graffitis.



Jour 7 – 16 mai
Le réveil est bien matinal sur ce terrain de foot qui jouxte un champs où paissent des vaches. Nous faisons un peu d’exercice physique, quelques tours de terrain puis prenons la route pour Byron Bay. Ah, Byron Bay. Une de mes villes préférées. Nous arrivons à la nuit tombée dans un camping près de la plage.
Jour 8 – 17 mai
Le lendemain matin, j’ai l’occasion de découvrir les alentours de Byron Bay. Pendant que Margot et moi faisons notre jogging matinal, j’ai l’impression de me sentir à la maison. A Moorea. La route relativement étroite où la circulation est limitée à 50, les maisons en bord de mer et les tipaniers en bord de route, les enfants qui marchent pieds nus…tout ça me rappelle mon île natale. Je pense que si je devais choisir un endroit où je me sens chez moi à l’autre bout du monde, je vivrais à Byron Bay.
Il est 6 heures et demie et sur la plage, surfeurs, joggeurs et promeneurs se rencontrent. Le soleil vient de se lever et c’est presque aussi beau que quand il se couche. Une atmosphère apaisante se dégage de l’endroit. La journée a commencé tôt et ceux qui sont là savent que le monde leur appartient.
Nous partons vers le centre de la ville, et après avoir visité plusieurs auberges de jeunesse, nous choisissons celle qui offre un chemin direct à la plage. La ville est chaude et ensoleillée, peuplée de cafés un peu hipsters et de gens un peu hippies.
Ici c’est tout à fait normal de marcher pieds nus, pour mon plus grand bonheur. Dans la rue, un jeune homme très talentueux joue du didgeridoo à merveille et ceux qui l’écoutent sont quasiment en transe au son entraînant de l’immense flûte.
Nous sortons le soir et je me sens heureuse. C’est une sensation indescriptible de légèreté et de liberté qui s’empare de nous. Comme si on avait le temps, tout le temps du monde. Je ne me rappelle plus très bien de toute la soirée, si ce n’est que nous sommes sortis dans un club qui jouait de la musique électro et que dans la fumée, la lumière rouge et verte, je dansais, presque possédée.
Jour 9 – 18 mai
Nous ne faisons pas grand-chose aujourd’hui. Une virée en ville, une sieste, de la lecture, un jeu de cartes dans la chambre.
Dans la cuisine, les backpackers se préparent à manger. J’ai été surprise depuis que je suis en Australie de voir que la majorité des jeunes en auberge de jeunesse cuisinaient étonnamment bien. J’ai été surprise de voir de jeunes français, allemands, espagnols mijoter des repas sains et parfois très élaborés.
Jour 10 – 19 mai
Oh la la….la plage de Byron Bay. Nous y avons nagé, nous y avons bronzé et nous nous y sommes reposés…en somme, nous y avons parfait notre art du far niente.
Je crois que j’étais un peu trop enthousiaste en courant dans l’eau, à tel point que j’ai réussi à me tordre la cheville dans un creux de sable. Dans ces moments-là, il se passe quelque-chose d’assez curieux en moi : j’ai très mal mais cette douleur me rend hilare, et je me sens d’autant plus impuissante que je ris de façon incontrôlée.
Curieusement, je n’ai pris que très peu de photos à Byron Bay. Peut-être étais-je trop occupée à faire savourer mes yeux.
Jour 11 – 20 mai
Aujourd’hui, nous partons en excursion en mer. Un bateau nous emmène découvrir un gros rocher non loin de Byron, qui abrite une jolie faune marine.

Malgré le temps pluvieux qui me fait penser que je suis en Normandie, nous sommes impatients d’aller à la rencontre de ces créatures dont on nous a tant parlé. Un australien d’une cinquantaine d’années et une jeune femme passent nous prendre à l’auberge dans un minibus. Nous arrivons à un embarcadère. Il fait froid et nous devons enfiler des combinaisons de plongée encore mouillées. Après ça, il faut se couvrir d’un coupe-vent beaucoup trop large et d’un gilet de sauvetage usé. Les poissonniers de Rungis n’ont vraiment rien à nous envier.
La jeune femme nous explique quelques règles de sécurité. À son accent, je comprends qu’elle est française. Laura, originaire de Nîmes, travaille dans la restauration en tant que manager et durant son temps libre, elle est bénévole pour l’éco-tour qui organise les excursions en mer.
Le bateau se lève dans les vagues et nous sommes secoués et copieusement arrosés par les embruns. Nous sommes pleins d’énergie, nous parlons et rions aux éclats. J’adore cette sensation de vitesse qui apporte un sentiment de liberté. Cette simplicité, ces vieux vêtements un peu usés qui permettent d’être soi-même. Nous atteignons le fameux rocher après trois bons quarts d’heure de navigation déchaînée. C’est le moment de se jeter à l’eau ! Le temps n’est pas propice, je sens déjà que je vais être frigorifiée sous la mer, mais après tout, les tortues en valent bien la peine. Je crache dans mon masque pour y empêcher la formation de buée, le rince et le met sur ma tête, enfile mes palmes et sans réfléchir, bascule à l’eau.
C’est toujours un moment fabuleusement agréable, quand notre corps est plongé dans l’eau ; le paroxysme de ce plaisir : lorsque notre nuque fragile, douce et chaude entre au contact de l’eau glacée. Un monde de merveille se découvre à mes yeux. Car bien que j’aie été habituée aux coraux phosphorescents et poissons arc-en-ciel du lagon de Moorea, l’écosystème marin local m’étourdit. C’est un bleu profond où se promènent algues en suspension, raies, où se prélassent requins dormeurs tout au fond. C’est drôle, ces requins ne font pas cas des humains qui les regardent avec des yeux écarquillés, mais ils n’en sont pas moins impressionnants et saisissants.
Un calme profond, un sentiment de vide, d’isolement dans ce grand bleu. Je suis Laura qui, habituée des lieux, s’est liée d’amitié avec quelques créatures du coin. Une grande tortue nage non loin de nous. Elle est si belle ! Elle sort la tête de l’eau en dodelinant légèrement. C’est la première fois que j’en vois une de si près. L’espèce est protégée et nous avons interdiction de toucher les spécimens, bien rares.
Plus tard, une tortue plus petite file tout près de moi, et fait miroiter ses écailles brillantes dans l’obscurité de l’océan. Un banc de merles passe à toute vitesse, un couple de raies pastenague se sauve.
Laura a capturé ces instants avec de magnifiques photos que je partage ici :













Après deux bonnes heures dans l’eau, des lèvres violettes et des doigts de pied engourdis, nous remontons dans le bateau. Au retour, pas un bruit. Nous sommes lessivés. À l’avant du bateau, Margot et moi admirons l’horizon sans un mot, et gardons un œil ouvert pour repérer dauphins et baleines.
Alors que nous sommes presque arrivés à l’embarcadère, le plus beau des spectacles s’offre à nous. Sous le soleil couchant, nous applaudissons les sauts et pirouettes des dauphins à moins de deux mètres du bateau.
Ce genre de chose me procure la plus grande joie. Sommes-nous tous sensibles dans la même mesure aux spectacles naturels ?

Nous lavons nos combinaisons en vitesse pour se hâter dans le minibus. Laura nous a promis qu’elle mettrait le chauffage!
Sur le chemin du retour, il fait nuit, et je pense à cette jeune femme qui a choisi un mode de vie qui lui permet de garder une part de liberté certaine, de faire ce qu’elle aime, de côtoyer la nature et d’être spontanée.
Il semble qu’en adoptant une telle façon de vivre, notre âme ne vieillit pas, notre esprit reste éveillé. Il ne s’agit pas, bien sûr, de demeurer enfant indéfiniment, il n’y a rien de plus laid qu’un vieil enfant. Il s’agit simplement de conserver sa capacité à s’émerveiller et d’autoriser son âme à le faire.
Jour 12 – 21 mai
Hier soir était notre dernière nuit à Byron Bay. Aujourd’hui nous voulons passer la journée à Nimbin, un village connu pour sa population hippie et pour sa tolérance au cannabis.
Nous y arrivons après une heure et quart de route. À peine dix minutes de marche dans la ville, et déjà trois hommes et une femme nous ont demandé si on voulait de l’herbe avec quatre noms différents : hashish, weed, marijuana, ganja. Le nombre de cabanes en bois décorées de peintures déroutantes, les habitants assis sur des caisses de plastique dans la rue, accompagnés de chiens et les posters pour la légalisation du cannabis (médical, du moins) qui couvrent les murs de la ville me rappellent le quartier de Christiania à Copenhague que j’avais visité lorsque j’avais douze ans.
Il y a de la couleur partout sur les murs, beaucoup d’arcs-en-ciel, beaucoup de dessins psychédéliques. Les filles veulent boire quelque chose. Nous nous arrêtons à la terrasse d’un café. Au milieu des boissons ordinaires, la carte propose un café dit “LSD”. Je doute que ce soit véritable. A côté de nous, j’observe un homme étrangement attifé, une étiquette collée à sa chemise indique qu’il a fait vœu de silence. Ce n’est qu’un spécimen parmi tant d’autres ici. Alors que nous nous promenons dans les rues, Margot veut entrer dans une boutique de souvenirs.
À l’entrée, un groupe de vieux monsieurs me proposent à nouveau de fumer avec eux. Je refuse poliment mais découvre avec amusement un carton rempli de cartes qui ressemblent à des cartes de visite. Je prends une de ces licences de “planteur” qui datent de 2016. Je suis donc officiellement habilitée à planter du Cannabis…à Nimbin, du moins…ah ah.



Il y a beaucoup de bonnes vibrations ici, mais aussi beaucoup de visages émaciés à la peau excessivement ridée. Tout le monde semble être perché en permanence. Partout, des petites échoppes qui vendent des biscuits de joie, des accessoires insolites décorés d’une feuille de marie-jeanne, de l’encens, et de l’herbe, évidemment. Je pense que nous avons fait le tour du lieu. Au moment de partir, une femme assise en sueur accompagnée d’un chien nous propose des champignons. Nous avons déjà ce qu’il faut, nous avons prévu une omelette aux agaricus bisporus à midi.



Le soir, nous assistons au coucher de soleil sur une plage magnifique de Coolangatta. Je me baigne dans l’eau peu profonde. On dirait des lagunes. Une jeune maman apprend à ses enfants à surfer. Quel luxe. C’est vraiment partie intégrante de la culture australienne, on voit souvent des enfants rentrer de l’école, encore en uniforme, pour aller directement surfer à la plage.


Jour 13 – 22 mai
Nous avons passé la nuit dernière à Gold Coast. N’ayant pu trouver de camping, nous avons décidé de passer la nuit garés dans la rue d’un quartier chic. Quand je repense à ces soirées clandestines, je me rends compte qu’elles étaient les plus belles. Nous avions peur que la police viennent nous réveiller en pleine nuit en toquant à la porte du van, mais l’interdit a rendu ces soirées bien plus excitantes.
Nous nous sommes garés en face d’une villa, au bord de la mer. Le lendemain, nous aérons notre couchage dans l’herbe au soleil. J’aime penser que nous sommes de temporaires nomades.
Nous avons un programme intéressant pour cet après-midi : visiter une grotte peuplée de chauves-souris et où les vers brillent dans la nuit. L’obscurité est constellée de petits points brillants, partout, dans la grotte, dans les arbres, dans les recoins de terre. J’ai l’impression d’être dans la forêt de Brocéliande tant elle dégage quelque-chose de magique et d’inquiétant à fois.




Nous nous arrêtons à une plage de la Gold Coast. Alors que nous nous préparons à nous jeter dans les vagues un peu déchaînées avec Margot, un quatre-quatre s’arrête dans le sable. Le conducteur, un sauveteur, sort et nous explique qu’il ne souhaite pas se mouiller les cheveux aujourd’hui en nous secourant si nous sommes en danger. Il nous préconise donc de rester hors de l’eau. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les australiens ne plaisantent pas avec leurs cheveux.
Le soir, nous prenons le risque de prévoir de préparer des pizzas…avant de voir que la cuisine du camping n’est pas équipée de four. Les pizzas seront donc cuites au micro-ondes, et dures comme de la pierre.
Lorsque la gardienne apparaît dans la cuisine, nous faisons semblant de ne pas être ensemble. Le camping, ça n’est pas donné, alors nous disons toujours que nous sommes deux et nous arrivons à la tombée de la nuit pour repartir au petit matin.


Jour 14 – 23 mai
Il fait beau, il fait chaud, et nous sommes à Combabah. J’adore les noms de certains parcs naturels qui proviennent de l’Aborigène. En l’occurrence, Koombabah veut dire “la maison des tortues”.
Je n’ai jamais vu autant de kangourous, petits et grands, au même endroit, et si peu farouches. Bon, si on s’approche un peu trop près, ils sortent les épaules et montrent les muscles de leurs membres supérieurs. Et si on s’approche encore plus près, ils bondissent élégamment 5 mètres plus loin. Nous avons aussi vu quelques koalas ; ah ces koalas, s’il y avait un animal totem des australiens, une mascotte, ça serait le koala. Gros dormeur et très tranquille, il a la « chill attitude » et illustre parfaitement la mentalité “no worries mate, take it easy”.



Nous passons l’après-midi à Surfers Paradise, un lieu des plus touristiques en Australie. S’il y a quelque chose que j’apprécie ici, ce sont les immenses gratte-ciels et tours qui côtoient la plage. Une classe de sixième est en sortie éducative. Toi et tes camarades, la maîtresse vous emmenait visiter la forêt de Maubeuge, les Australiens eux, vont à Surfers Paradise. On n’est pas tous égaux.
Jour 15 – 24 mai
Arrivée à Brisbane. Nous retrouvons Ralphs, un ami de Maeva. Ralphs est letton, et déçu par le système universitaire de son pays, il a décidé de poursuivre ses études en Australie en génie civil.
Grâce à un championnat européen de pétanque, il a eu l’opportunité de partir étudier un an dans un lycée au Kansas. Il était vraiment doué au lycée, meilleur que ses camarades américains, surtout en orthographe anglaise. Selon lui, les système scolaire états-unien fait avancer beaucoup plus lentement les élèves que le système établi dans les pays européens, qui est basé sur un mécanisme de leçon suivies d’évaluations, beaucoup moins interactif et ludique que celui des américains. Ralphs est très surpris lorsque je lui dis que je parle russe. Nous pratiquons un peu. Comme la plupart des Lettons, il parle couramment, mais n’apprécie pas particulièrement le peuple russe, qui est accusé de tous les maux dans son pays.

De nuit, Brisbane est très sympathique et chaleureuse. Avec toutes ses lumières, ses jeunes et sa musique, elle ressemble à un petit Las Vegas. On se sent à l’aise ici.
Certains bars et clubs font état de leur faste. Nous passons la soirée dans un club peuplé de latinos et d’asiatiques qui ne se mélangent que très peu. Au plus grand bonheur de Francisco, le bar joue du reggaeton toute la soirée. Je crois que son pays lui manque. Nous rentrons dans notre chez nous vers minuit. Quand je parle de notre chez nous, je fais référence au van que nous avons garé dans une rue en pente à 5%. Encore une nuit où nous dormons d’un sommeil léger et où la situation cocasse arrive à nous procurer des fous rire incontrôlés.
Jour 16 – 25 mai
Après avoir pris le petit déjeuner chez Ralphs, nous partons tous les cinq en direction de la première ville de la Sunshine Coast et nous arrêtons à la plage de Kings Beach. Alors que je cherche une douche pour me rincer du bain salé, un retraité m’interroge, curieux de savoir ce que nous faisons ici. J’ai remarqué que les australiens sont très bavards et adorent vous raconter des histoires. C’est assez amusant. Il me conseille de ne pas conduire la nuit car visiblement les routes sont mal construites et dangereuses, surtout quand d’énormes trucks y roulent. Nous avons en effet plusieurs fois fait face à des gros véhicules dangereux qui nous ont fait des frayeurs.


Sur le chemin du retour, nous admirons le soleil qui se couche sur les majestueuses Glass House Mountains, un groupe de monts volcaniques baptisé ainsi par James Cook lors de son voyage en Australie en 1770 car ils lui rappelaient les fours à verre du Yorkshire.
Jour 17 – 26 mai
A 91 kilomètres au nord de Brisbane, le parc de Kondalilla (« eau courante », en Aborigène) est source d’émerveillement. Tout d’abord, les multiples petites cascades qui se succèdent donnent envie de s’y plonger tout entier. Ensuite, la flore est incroyablement luxuriante. Nous sillonnons les sentiers en nous arrêtant régulièrement pour admirer quelque arbre exotique ou oiseau coloré. Je découvre un arbre debout mais creux, la cachette parfaite !


Alors que nous poursuivons notre marche rapidement et allègrement, Maëva s’arrête brusquement, prise de peur.
“Ahhhh! Regardez! Ahhh! Est-ce que…? Je rêve ou c’est un serpent?! ». Effectivement, un épais python vert d’un mètre vingt de long nous barre le chemin. Il est pourtant parfaitement bien camouflé, avec ses écailles vert émeraude. Il est beau. Et impressionnant. Peut-être venimeux, peut-être même mortel. Il ne cherche pas à déguerpir mais reste tranquillement posé là, exhibant sa langue fourchue de temps à autres.
Malgré les avertissements des filles, je m’approche. Ce n’est pas très intelligent: il pourrait me sauter à la figure à tout moment. Mais je veux le regarder de près. Un groupe de randonneurs qui passe nous explique que cette espèce de serpent arboricole est typique du nord-est du Queensland australien, et n’est pas dangereuse. Cela n’empêche pas un petit garçon qui passe par là de pleurer de peur à la vue de l’animal. L’Australie est le seul pays qui compte davantage de serpents venimeux que non venimeux, et nous en croisons un marron quelques minutes plus tard, beaucoup plus fin cette fois. Bref, que d’émotions!






Nous reprenons notre route, en direction de Noosa (qui signifie “endroit ombragé” en Aborigène), une petite ville côtière très mignonne. Nous arrivons pour le coucher de soleil à la plage de Noosa patrouillée par des sauveteurs, comme la plupart des plages australiennes.
Partout, des panneaux indiquent de ne pas nager ici ou là, de nager dans l’espace d’une dizaine de mètres qui sépare deux drapeaux, de ne pas se noyer, de ne pas s’aventurer trop profond, surtout pas là où l’on n’a pas pied, et surtout pas dans les courants d’arrachement.
On pourrait croire que que les gens ne savent pas s’occuper de leur propre sécurité (mon père m’a toujours dit que je devais m’occuper de ma propre sécurité et ne compter sur personne pour me sauver de manière générale), ou alors qu’ils manquent cruellement de bon sens. Pourtant, toutes ces règles sont indispensables du fait de la particularité des courants australiens, de la marée, et au vu des milliers de personnes qui risquent de se noyer tous les ans.


Le soir venu, nous vagabondons dans la petite ville qui regorge de boutiques de souvenirs et de petits restaurants chics. Les arbres sont habillés de “fairy lights”, ces petites guirlandes de lumière électriques qui ont la cote chez les populations hippies et qui embellissent n’importe quel endroit en un instant en plus de lui donner un aspect romantique.
Nous prenons un verre de vin à la terrasse d’un modeste restaurant de tapas. Francisco est ému, il nous confie que sa famille, ses amis et les barbecues du Chili lui manquent, mais pas nécessairement dans cet ordre. Margot aussi, a le mal de la Suisse et verse quelques larmes.
Nous ne sommes qu’à la moitié du voyage mais cela fait plusieurs mois que nous sommes en Australie et le fait d’être loin nous rappelle parfois combien il est bon et rassurant d’avoir un foyer, des habitudes, des amis proches que l’on garde….il n’est pas évident d’avoir tout ça quand on change d’endroit sur Terre tous les six mois…mais je suis persuadée que cette aventure australienne nous aide à forger notre identité, nous apprend à apprécier notre propre compagnie, nous rend un peu moins vulnérables à certaines choses et plus résistants à la solitude, plus reconnaissants envers les petites choses de la vie.

Jour 18 – 27 mai
Nous passons la matinée à la plage de Noosa. Margot fait des longueurs de crawl. Je ne la vois plus, je m’inquiète. Un accident est si vite arrivé dans ce courant d’arrachement. J’aperçois sa tête hors de l’eau, tout va bien.
Je reste sidérée par le nombre de vieillards abîmés par le soleil. On le sait, qu’en Australie, les mélanomes fleurissent comme des bolets en sous-bois, notamment en raison de la mince couche d’ozone au dessus du pays et des rayons anormalement puissants du soleil. Et pourtant, il y a tellement de personnes dont on voit qu’elles ont rôti toute leur vie au soleil, ce qui a significativement accéléré le processus de “frippation” de leur peau.


L’après-midi, nous longeons la côte et j’admire la mer : le soleil s’apprête à se coucher et nombreux sont ceux qui surfent encore dans l’eau. A côté de moi, une femme joue de la harpe, son compagnon l’écoute et une petite fille dessine. C’est une représentation du bonheur.



Nous entrons dans une jungle : le parc national de Noosa qui regorge de lianes et d’eucalyptus.
L’un d’ eux abrite un koala dont on aperçoit le derrière.
Jour 19 – 28 mai
Réveil à six heures ce matin, nous partons pour Fraser Island, la plus grande île de sable du monde ! Nous avons rendez-vous à l’agence qui organise l’excursion et, quatre-quatres en main, nous embarquons sur le ferry.
Nous arrivons une heure plus tard sur l’île immense de Fraser. Nous logeons dans une petite auberge très sommaire, mais sympathique. Après un déjeuner frugal organisé par le guide, nous partons en 4×4 en direction de la plage. Le 4×4 est le seul moyen de pouvoir accéder aux différentes parties de l’île, tant les routes sont sinueuses, escarpées et pleines de trous. 5 américains seront nos compagnons de voyage pour ces deux jours. Nous sommes secoués dans la Jeep mais la beauté du paysage et la bonne compagnie ne rend pas ça trop désagréable.
Après une demi-heure à toute vitesse dans le sable et les flaques d’eau, nous arrivons au moment où le soleil se couche à l’endroit où nous pouvons admirer la fameuse épave du SS Maneho. Le paquebot, construit en Ecosse et utilisé comme navire-hôpital pendant la seconde guerre mondiale, était grand de 120 mètres de long, possédait plusieurs salles de bal et de billard, et s’est échoué sur Fraser le 9 juillet 1935.
La lumière dorée rend la carcasse rouillée chatouillée par les vaguelettes encore plus belle…



Nous terminons l’après-midi avec une baignade dans un lac peu profond non loin de là, dont l’eau est si pure qu’on peut la boire sans souci, elle a même un goût délicieux.
Alors que je suis assise dans le sable à quelques mètres de mes affaires, j’aperçois un animal roux, de la taille d’un chien, assez maigre, qui s’approche de mon sac. Le dingo en renifle quelques secondes l’intérieur puis repart avec mon paquet de graines préférées dans sa gueule. Il m’impressionne et je n’ose pas l’approcher pour récupérer mon goûter.
Le dingo, animal emblématique de l’île, se nourrit de tout ce qu’il trouve sur l’île et peut devenir très agressif face à des humains. Un jour, un dingo a volé un bébé à ses parents. Bref, autant vous dire qu’il vaut mieux laisser le canidé tranquille. L’ennui, c’est que je tiens vraiment à mes graines. Alors un australien d’une quarantaine d’années à quelques mètres de nous vient faire déguerpir l’animal qui lâche tout au passage.


Je suis soulagée. L’homme propose à Margot et moi de rejoindre son groupe d’amis pour boire un verre. Je pense que les rencontres interculturelles sont toujours dignes d’intérêt, alors nous acceptons. Dans le groupe, quelques énergumènes déjà saouls s’enquièrent de notre voyage.
Les australiens nous racontent qu’il viennent à Fraser camper une fois par mois pour pêcher.

Nous rentrons à l’auberge vers 18 heures pour faire une petite sieste, bien qu’il fasse nuit. Le guide nous réveille en entrant en trombe dans notre chambre à pas d’éléphants et allume la lumière en criant “wake up guys! dinner tiiiime!” Nous sortons de notre torpeur et allons dévorer des pâtes en sauce. Un petit thé comme à notre habitude, puis nous partons dans la nuit vers la plage pour y admirer les milliers d’étoiles qui s’offrent à nous ce soir. J’ai la chance de pouvoir observer un ciel similaire à Tahiti, mais à Paris, Londres ou Moscou, on ne voit jamais ça.
Jour 20 – 29 mai
Le lendemain matin, nous nous réveillons en douceur à cinq heures et demie pour observer le coucher de soleil sur la plage. Nous avons pris nos sacs de couchage pour ne pas mourir de froid dans ce petit matin glacé. C’est toujours impressionnant d’assister à ce spectacle, de voir la boule de feu qui irradie à travers les nuages et qui se découvre petit à petit.




Nous restons là un moment, avant de reprendre la route en Jeep vers un lac. Nous garons la voiture puis montons à pied un sentier pour atteindre le lac Wobby. Le lac est bordé d’une immense dune de sable qui l’engloutira dans quelques années. La forêt dense et la dune dorée qui l’encerclent lui donnent une couleur émeraude. Nous dévalons la pente de sable à toute vitesse avant de plonger dans l’eau à la température fraîche et à l’odeur de souffre. Nous nageons jusqu’au rivage, de drôles d’algues chatouillent nos orteils.

À midi, nous déjeunons dans la forêt et retrouvons nos compagnons de route pour rouler jusqu’au lac Mc Kenzie. Nous discutons un peu avec les américains. Ils viennent de Boulder et ne savent pas où se trouve la Polynésie française ni que la Suisse est divisée en trois régions. Les rencontres interculturelles sont toujours très intéressantes.
Près de là où nous déjeunons se trouve une forêt traversée par un ruisseau où l’eau est si claire qu’elle semble ne pas être là.


Arrivés au lac Mc Kenzie, nous n’en croyons pas nos yeux. S’offre à nous une étendue immense d’eau douce dans laquelle nous plongeons. Si le lac est très clair près du sable, il devient turquoise au fur et à mesure que l’on s’en éloigne puis bleu profond à partir de quelques mètres. Ce qui m’impressionne, c’est de voir cette eau turquoise mais douce et de pouvoir la boire.



Jour 21 – 30 mai
Après Fraser, nous remontons la côte jusqu’à Airlie Beach, une ville de la région de Whitsunday, au climat tropical.
Sur la route, nous nous arrêtons à un des endroits qui m’a le plus marquée du fait de sa plage curieuse et déserte. Là, des milliers de minuscules boules de sable se sont formées par l’action des crabes qui logent ici. Le résultat est impressionnant, et digne d’une oeuvre d’art. C’est exactement ça, on dirait une oeuvre d’art Aborigène.




Jour 22 – 31 mai
Nous passons quelques jours à Airlie Beach, logés dans une auberge pendant que notre van dont nous avons cogné l’arrière contre un poteau est en train d’être réparé. La chambre, quelque peu délabrée et humide fait penser à un bungalow désaffecté sous les tropiques. Nous la partageons avec Jack, un jeune américain de 26 ans qui travaille sur un bateau de touristes. Jack est originaire de Philadephie et a obtenu un double master en finance et en économie à l’université du Delaware.
Après avoir travaillé en tant qu’analyste risque crédit chez JP Morgan à New-York pendant 3 ans, il a décidé de prendre des vacances. Un tour en Europe, et il n’a plus jamais voulu reprendre le travail. Jack a réservé un simple pour l’Asie où il a vagabondé quelques temps avant d’atterrir en Australie. La banque d’investissement qui l’employait le payait très grassement pour 38 heures de travail par semaine, avant tout parce qu’il possédait des compétences indispensables. Malgré ça, il a souhaité changer radicalement de mode de vie. Pour l’instant, il projette de découvrir le monde pour les 5 années à venir. Après l’Australie, il pense enseigner l’anglais au Vietnam d’abord, puis dans un pays d’Amérique latine pour pratiquer par la même occasion un espagnol qu’il parle très bien.
Jack a la chance d’avoir trouvé un job peu prenant et assez agréable sur un bateau, mais j’ai rencontré beaucoup de jeunes qui avaient fait des études brillantes en France ou ailleurs, et qui acceptaient de travailler dans des abattoirs à nettoyer le sang et des débris animaux ou dans des bananeraies où ils prenaient à longueur de journée le risque de se faire mordre par un serpent pour être payé entre 15 et 20 dollars de l’heure. Qu’est ce qui a fait ces jeunes quitter leur confort urbain et leur cercle familial et amical pour accepter de faire des travaux extrêmement pénibles en Australie? Étaient-ils simplement en quête d’aventure? Étaient-ils fatigués d’une routine qui leur permettait certes de vivre convenablement mais à laquelle ils ne trouvaient pas suffisamment de sens?
À l’auberge, Francisco a lui aussi fait une rencontre intéressante : Charlie, une jeune française de 29 ans. À peine rencontrés, il s’envoleront tous les deux pour l’Indonésie une semaine plus tard.
Nous remontons la côte jusqu’à Cairns, où nous devons rendre le van. Le voyage est sur le point de s’achever. Nous visitons rapidement la ville, dont les plages sont malheureusement pleines de crocodiles, de méduses et autres fantastiques créatures qui ne permettent pas la baignade. Le temps y est morose, mélancolique, un peu comme nous.

Jour 28 – 06 juin
La dernière soirée, nous allons manger dans un restaurant italien, où mes compagnons de voyage me souhaitent mon anniversaire en avance avec un gâteau au chocolat. C’est une belle surprise. Nous terminons la soirée dans un club où après avoir assez dansé, je me rends dans la salle dédiée aux jeux d’argents. Là, des gens viennent dépenser de l’argent qu’ils n’ont pas pour appuyer sur le même bouton 800 fois dans la soirée dans l’espoir de gagner 50 dollars.

Le lendemain, je prends l’avion pour Sydney, où je passerai quelques jours avant d’aller à la rencontre de Melbourne.
C’est un sentiment étrange qui s’empare de nous, un mélange de nostalgie, de joie et de gratitude. De nostalgie pour ce que nous avons vécu, pour notre van qui ne sera plus notre maison, pour les repas partagés et les beaux endroits découverts ensemble, pour les fous rires que l’on a eu…de la joie pour ce qui attend chacun, à savoir les retrouvailles familiales ou la perspective d’un nouveau voyage, et de la gratitude pour les liens que nous avons construits.
Au cours de ce voyage, j’ai réalisé qu’il y a quelque chose d’extrêmement agréable et satisfaisant à se retrouver dans des conditions parfois difficiles et inconfortables, cela vous rend humble et facilement content.
Quand on prend des douches froides tous les jours, souvent dans des endroits publics, quand on n’a pas d’intimité car on dort dans un sac de couchage entre deux personnes sur un matelas fin ou dans des chambres d’auberges de jeunesse, dans des lits superposés grinçants et sans couverture qui meublent une chambre de 8 personnes, ou encore clandestinement dans des rues en pente de la ville, quand on doit faire ses besoins dans la nature, économiser le peu d’eau que l’on a dans le réservoir du véhicule ainsi que l’argent que l’on a prévu, quand faire la vaisselle devient une entreprise de grande envergure par manque de moyens…tout ça n’est rien de fou, mais c’est juste assez en dehors de notre zone de confort pour que l’on se sente mis à l’épreuve et qu’on arrive à apprécier les petites choses du quotidien quand celui-ci revient à la normale.
Il y a quelque chose d’agréable à côtoyer le dénuement, et quelque-chose d’incroyablement libérateur à pouvoir le faire sans difficulté, parce qu’on n’a pas été conditionné à mener une vie de château, mais qu’on a été familiarisé avec la vie proche de la nature depuis petit. J’ai découvert tout au long du voyage que c’est même dans ces situations que je me sentais le plus « moi-même », et que j’étais en réalité totalement à l’aise.
J’ai aussi remarqué que lorsqu’on n’est pas pris dans les vicissitudes de la vie, prisonnier des nécessités du quotidien, notre esprit est davantage libre de vagabonder et de se poser des questions qu’il se pose rarement, ou qu’il n’aurait pas l’occasion de se poser dans un autre cadre, et de trouver des réponses qui attendaient une certaine paix de l’âme pour se révéler.
Je sais d’ores et déjà que le retour à Paris ne se fera pas sans difficulté. Ici, tout est si vaste, on peut respirer et courir, et changer d’endroit comme on le désire. On peut admirer des couchers de soleil riches en couleurs, se baigner dans de l’eau saisissante, se promener dans des forêts luxuriantes. Ici, tout réveille.
Nous nous quittons, avec la promesse de nous revoir bientôt.












J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.
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