Selamat datang di Indonesia ! Ou bienvenue à l’île aux dieux, Bali.
Vous vous souvenez de Margot? Une jeune franco-suisse que j’avais rencontrée lors de notre voyage en van le long de la côte est australienne. Eh bien nous avons décidé de partir ensemble pour l’Indonésie pour 10 jours, et vous l’aurez deviné, c’était bien trop court.
Jour 1 – 29 juillet
Voilà, le moment tant attendu depuis quelques semaines est arrivé. Je suis dans l’avion pour Bali. Assise à côté du hublot, je révise les rudiments d’indonésien que j’ai appris en attendant anxieusement le décollage.
A côté de moi, un couple de sexagénaires regardent Bohemian Rhapsody.
Derrière moi, deux françaises à l’accent étrange. J’en ai pour 6 heures de vol et je passe les 4 premières heures à rattraper le sommeil dont j’ai manqué la nuit dernière.
Il est 11 heures. J’arrive à Denpasar, le chef-lieu de la province indonésienne de Bali. Heureusement, je n’ai qu’un petit sac à dos et n’ai pas à récupérer de bagages. Il fait chaud et humide, j’ai l’impression d’être une tomate gorgée d’eau. Je sors aussi rapidement que je peux de l’aéroport bondé. Des petits bonhommes et bonnes femmes me hèlent : « takssii miss! » toutes les deux secondes, mais j’ai lu sur internet qu’il fallait faire attention à la mafia des taxis. Alors je prends un taxi « autorisé », au tarif standard. Le chauffeur a une petite corbeille fleurie déposée sur le tableau de bord, il me dit que c’est pour le dieu des objets animés de métal, et qu’il la change tous les jours.
Après 20 minutes de route dont la moitié dans les embouteillages, il me dépose à mon auberge, un petit lieu charmant avec des statues déversant de l’eau dans la piscine émeraude entourée par une belle végétation. Le monsieur de l’accueil est excessivement mielleux et c’est un peu gênant, mais je n’en fais pas cas. Il a des grains de riz collés sur la figure, au milieu du front. J’ai failli le lui dire, je pensais que ça lui était arrivé en cuisinant, mais je me suis tue, et j’ai bien fait. J’apprendrai plus tard que c’est une pratique religieuse importante.
Je dépose rapidement mes affaires dans la chambre et sors déambuler dans les rues de Kuta, le centre touristique au sud de Bali. Heureusement que nous n’y sommes restées qu’une nuit avec Margot, car le repaire des jeunes australiens en mal de bière bon marché a de quoi vous dégoûter de l’île.
Partout autour de moi, il y a des coups de klaxons, des vendeurs à la sauvette, des hommes qui fument sur le trottoir, des familles entières à scooter la plupart du temps sans casque.
Dans les rues aux noms difficilement prononçables, il y a de petits autels qui abritent une ou plusieurs offrandes comme celle du chauffeur de taxi.
Je cherche un warung, ce genre de restaurant peu onéreux où on peut se procurer un repas correct. Je trouve un endroit ouvert avec trois tables en formica, deux vieilles chinoises, Lili et Linda qui discutent et un balinais, Jeffrey qui fait la cuisine. J’y bois un jus de goyave fraîchement pressée et y déguste des brochettes de porc à l’ananas avec du riz.
A la sortie, alors que je me promène, ma tête de blanche invite les locaux à me vendre toutes sortes de tuniques, dont on me persuade qu’elles m’iraient à merveille, d’objets assurément inutiles et de babioles de souvenir. « Come herre miss! » « I make good prrice forr you! » C’est vrai que certaines robes ne sont pas mal du tout. Mais ça n’est pas le moment de dilapider tes rupiahs, Aurélie, non, même si leur plus gros billet, 100000 idr n’est l’équivalent que de 6 euros ! C’est drôle parce que les balinais ont le don de te faire croire que toi, qu’ils connaissent depuis deux secondes et demi, tu es un client spécial et que juste pour toi, ils vont te vendre à 50000 quelque chose qu’ils vendraient d’ordinaire pour le double. De très bons commerçants, en somme. Leur regard s’illumine dès que nos yeux se rencontrent parce qu’ils sont persuadés que je suis intéressée par leur marchandise. On devrait totalement s’inspirer d’eux pour former nos représentants commerciaux.
Je reste forte et ne cède pas, malgré cette partie de moi qui a envie de leur faire plaisir.
L’après-midi, je me rends à la plage de Kuta où je me baigne dans l’océan indien. Le soleil est fort, les vagues aussi. Ici aussi les vendeurs de bracelets sont légion, tout comme ceux qui s’improvisent « prof de surf » pour une heure.
Margot doit arriver ce soir. La mer m’a donné faim, et je cherche un coin pour me restaurer. En face de l’auberge, un bouiboui familial attire mon regard. C’est pas cher du tout (un euro pour un repas) et ça a l’air convenable. Le monsieur me dit que c’est fermé, mais que pour moi, comme j’ai l’air gentille, il va demander à sa fille de me préparer du mie goreng.
Le mie goreng, c’est la spécialité culinaire balinaise, avec le nasi goreng. Des nouilles ou du riz frit, agrémenté de petits légumes et d’un œuf au plat. Ils mangent ça au petit-déjeuner, au déjeuner, au dîner. Je suis un peu déçue, celui-ci, fait avec des nouilles sèches et de la sauce lyophilisée, n’est pas très bon ni très élaboré. Mais j’ai faim, et ça fait l’affaire en attendant Margot. Celle-ci arrive une heure plus tard avec un sac de 10 kilos sur le dos. « Tu ne restes ici qu’une semaine Margot, tu te rappelles? » Enfin bon je crois que les Suisses sont comme ça. Très propres et prévoyants, ils aiment avoir tout sur eux. Ah, et ils aiment prendre leur temps aussi. Il n’y a pas le feu au lac, paraît-il.
Mais je m’égare. Ce soir-là je suis bien contente que Margot ait sur elle son couteau suisse quand nous nous promenons dans la nuit urbaine balinaise. C’est assez bruyant, et je n’arrive pas à savoir si l’ambiance est agréable ou anxiogène. On peut passer très rapidement de l’un à l’autre. Des hommes fument sur tous les trottoirs, toute la nuit. A croire qu’ils ne dorment jamais.
Jour 2 – 30 juillet
Le lendemain matin, nous prenons finalement la route pour Bukit, la péninsule au sud de Bali. Nous arrivons au temple d’Uluwatu (ulu : où la terre s’arrête, et watu : la roche). Le taxi nous attendra le temps de la visite. C’est très pratique pour lui, ça lui permet de faire un petit somme dans sa voiture et d’avoir la garantie de retrouver des clients dans une heure.
Le célèbre monument pullule de touristes chinois, Bali étant l’une de leurs destinations touristiques de prédilection. A l’entrée, nous devons nous vêtir d’un sarong et d’une ceinture à la taille pour pouvoir pénétrer l’enceinte du temple. Les femmes en période de règles et les hommes blessés ou ayant connu récemment un décès dans leur famille ont interdiction d’entrer dans le temple et de participer aux prières collectives. Le sang est tout simplement considéré comme impur.
Les marches sont nombreuses, les chemins aussi, on ne sait pas vraiment où on va, on se croirait dans un labyrinthe. Alors que nous longeons la côte, nous admirons la vue époustouflante sur la mer. Les bougainvilliers plantés par dizaines rappellent Tahiti. De manière générale, énormément de choses en Indonésie m’ont rappelé mon île.
Nous repartons vers Canggu, à deux heures d’ici. Canggu, c’est le coin hippie chic de Bali, où l’occidental et le balinais ont allié ce qu’ils ont de meilleur. Le résultat? Une ambiance bohémienne, des petits warungs et cafés bios, des spots de surf et des bars chics. Un vrai repaire de hipster. Nous sommes à deux pas de l’océan indien. Le soir, nous dégustons poisson et fruits de mer, heureuses de changer du nasi goreng dont on a déjà abusé. On peut se promener tranquillement ici la nuit, les petits lampions scintillent dans les ruelles, de jolies fresques couvrent les murs.
Jour 3 – 31 juillet
Réveil tôt ce matin, j’ai prévenu Margot que je voulais goûter l’océan indien. Après 15 minutes de méditation qui nous font le plus grand bien, nous partons allègrement vers la plage fleurie de bicoques où l’on peut louer une planche de surf pour 50000 rupiahs. Je me jette à l’eau avec ma planche en mousse beaucoup trop grande et mon rash, beaucoup trop grand lui aussi. Les surfeurs novices sont nombreux ici, et l’océan n’est pas clément avec nous. Nous terminons notre session par une coco fraîche à l’endroit où l’on rend les planches à des locaux qui rigolent sans arrêt. Parfois, j’ai l’impression qu’ils se moquent de nous mais ce n’est pas très grave, nous rions avec eux.
C’est déjà l’heure de partir pour Ubud, la capitale culturelle et artisanale de Bali. Nous découvrons des rues pleines de temples et d’offrandes, encore plus qu’ailleurs. Nous entrons dans le temple Saraswati qui exhibe un jardin de lotus sur l’eau. Des enfants pêchent à la ligne dans ce petit lac. Une maman vend des verres de jus de mandarine pour 25 centimes d’euro. Nous terminons l’après-midi à la forêt des singes, un sanctuaire de macaques à longue queue répartis en tribus rivales, et en les voyant se chamailler et se pouiller, je n’ai jamais été aussi convaincue que l’Homme descendait du singe.
Au détour d’une rue, à l’entrée d’un temple, un vieux monsieur vend des tickets pour le spectacle de danse traditionnelle qui aura lieu ce soir. Nous prenons deux places. Une heure avant le spectacle, je décide d’entrer dans un petit salon de beauté pour une manicure et un massage des pieds. Margot ne souhaite pas se joindre à moi, elle a l’impression de faire travailler des petites mains pour pas cher, et se sent un peu coupable. Pour ma part, j’ai le sentiment de contribuer à l’économie locale.
Je m’assieds confortablement dans un fauteuil et m’abandonne complètement aux mains d’Ilo, de Suci et de Wayan. Elles ont entre 19 et 21 ans et rient tout le temps. Elles se moquent de moi parce que le massage des pieds me chatouille et que je ris de façon incontrôlée. Ilo me met du vernis d’au moins 5 ans d’âge sur les ongles et pour être honnête, c’est vraiment moins réussi que lorsque je le fais moi-même, mais cela reste agréable de se faire chouchouter. Elle est très jolie, elle a des dents de scie que je trouve trop charmantes. Elle a 21 ans, elle me dit qu’elle est mariée. Quand je lui demande si c’est un bon mari, elle me répond d’un air un peu égal « I don’t know, maybe ». Wayan et Suci sont en couple elles aussi, elles voient leur homme une fois par semaine voire une fois par mois, mais savent déjà qu’elles se marieront avec.
C’est le moment de retrouver Margot au temple pour le spectacle de danse.
Pendant une heure environ, nous admirons les jeunes danseuses et danseurs guidés par un orchestre de femmes plus âgées. Les danseurs aux costume et parures chargés et aux visages très maquillés bougent principalement les poignets, les doigts et les yeux, de façon très gracieuse. On dirait des pantomimes, tirés par des ficelles, qui vous hypnotisent presque de leurs yeux charmeurs.
Jour 4 – 1er août
Aujourd’hui, alors que nous sommes sur le point de quitter Ubud, nous nous attardons au local du tatoueur à quelques mètres de notre auberge. « Je le fais, Aurélie? » me demande Margot. « Je me fais tatouer? Ça fait si longtemps que j’y songe ! »
Dans ces moments là, je ne suis pas persuadée d’être la meilleure personne à qui demander conseil pour des décisions majeures.
« Oui, vas-y, lance-toi! Je te regarde ! »
Nous poussons la porte du local. Deux jeunes balinais qui ont la vingtaine et des écarteurs d’oreille nous accueillent chaleureusement. Ils se sont entraîné sur leur propre peau qu’ils ont encrée de dessins tout à fait improbables. Rapidement, on décide du motif qui ornera l’omoplate de Margot : une discret croissant de lune rempli d’arabesques balinaises. 15 minutes de bourdonnements plus tard, Margot relâche son visage qui s’efforçait de paraître stoïque. Elle est très satisfaite du résultat, c’est charmant. Les tatoueurs essaient de me convaincre d’en faire un aussi, sans succès.
A 20 minutes en voiture du centre d’Ubud se trouve un petit village, Keliki, où nous avons prévu de passer la nuit. Nous déposons nos affaires à la Keliki Painting School, un lieu de bungalows arrangé par Yves, un français.
Le concept est plaisant : des balinais enseignent la peinture ou servent de guides aux voyageurs. Margot et moi serons hébergées dans le bungalow de Pitri et son mari, Riong. Ils parlent très bien français, Pitri mieux que Riong. Celui-ci a un accent qui me fait beaucoup rire, il prend le temps de parler et articule presque trop les mots. Riong ne sera pas là ce soir, il va « tuer le cochon » avec ses amis car demain, c’est Kuningan, jour de cérémonie religieuse. Depuis trois jours, ils préparent des brochettes de poulet (ayam), de canard (bebek) et de porc (babi) pour s’éclater la panse le jour J.
L’endroit est fleuri, dans un coin une femme rape de la papaye verte pour la cuisiner. Elle rit quand je lui dis que ma mère aussi nous en cuisine régulièrement. Ici ils fabriquent artisanalement de l’huile de coco et de l’huile de massage parfumée avec différentes fleurs. Comme Tahiti, je vous dis. De jolies peintures ornent les murs. J’aurais souhaité rester plus longtemps à Keliki, c’était un coin paisible avec un charme fou.




Lorsque nous annonçons à Riong que nous voulons lui louer un scooter pour aller jusqu’aux rizières de Tegallalang, il nous met en garde : les scooters ne sont pas assurés, nous n’avons pas l’habitude des routes locales et les locaux conduisent dangereusement (nous développerons par la suite ce point qui mérite un paragraphe entier). Bref, « il vaut mieeux que je vous emmèèène en voituuuure! » nous dit-il. Mais après un essai de Margot sur la machine, nous décidons de partir quand même.
Aucun regret. La sensation est tellement plus agréable qu’en voiture. On a l’impression d’être véritablement au contact du monde, on sent l’air passer sur notre peau, et le paysage défiler autour de nous. Je m’arrête à plusieurs reprises pour demander des directions, mais c’est difficile de se faire comprendre, surtout dans ce village où personne ne parle anglais. Mais il faut croire que mes gestes et sourires ont fonctionné. Nous arrivons aux rizières cultivées en terrasse de Tegallalang, un lieu des plus touristiques mais qui n’en demeure pas moins magnifique.
Des cocotiers ont surgi ça et là, et des agriculteurs au chapeau pointu tressé sont courbés sur les champs. J’entends un balinais expliquer qu’il y a quelques années, il existait un seul endroit à Bali où l’on pouvait faire de la balançoire au-dessus des rizières. Puis les réseaux sociaux sont arrivés, et l’activité hautement instagrammable s’est largement développée et est devenue un petit business juteux financé par les millenials à la recherche de likes sur la toile.
Retour à Ubud. Je voudrais découvrir le massage balinais. Je retourne donc chez celles qui sont devenues mes amies au salon de beauté Iloh. La vieille m’accueille chaleureusement et me fait un prix pour le massage intégral balinais qui sera effectué par Ilo. Je me laisse aller pendant une bonne heure à la pression ferme de ses mains de fée, des orteils au cuir chevelu. Je remercie chaleureusement la masseuse ainsi que sa vieille patronne qui m’intime presque l’ordre de revenir le lendemain pour me faire tresser les cheveux cette fois. Ils sont trop bons en business, une fois le client appâté, ils ne le lâchent plus.
Nous rentrons à Keliki prendre le repas du soir chez Pitri et Riong. Celui-ci est étonné de nous voir toujours en vie. Il nous prépare du nasi goreng, le meilleur que nous ayons mangé à Bali. Il a fait frire le riz dans de l’huile de coco, ce qui lui donne une saveur originale et délicieuse. On discute un peu. Margot et moi pensons que nous arrivons à la fin du repas mais Riong fait un tour à la cuisine et revient avec des petits sachets blancs à la main. « Tenez les filles ! C’est alcool de riz! Très bon! Très sucré! ». Riong nous explique que si on laisse le riz fermenter deux mois dans du sucre de palme, le mélange donne de l’alcool fort. « Mais là, la mixture n’a que 25 jours, alors c’est comme un desserrrt! Très sucré très bon ! ». C’est pas mal du tout, je termine le sachet de Margot. Nous discutons encore un peu tous les trois puis filons au lit.

Jour 5 – 2 août
Nous nous réveillons difficilement à 5 heures ce matin. Il fait encore nuit, et Riong est déjà en train de ratisser son jardin. Un taxi doit venir nous chercher pour nous emmener à Padangbai où nous embarquerons pour l’île de Nusa Penida.
L’organisation est pour le moins chaotique. Nous n’avons toujours pas la certitude que le taxi va nous trouver dans le village. J’attends anxieusement au bord de la route. Riong téléphone au chauffeur, on ne sait pas ce qu’ils se racontent, mais on dirait que tout est approximatif et que rien n’est jamais sûr ici. Bon, on n’est pas à Zurich. Et en décidant de voyager dans des pays connus pour leur tranquillité et leur art de vivre paisiblement, quand on décide de fuir un peu nos mégapoles occidentales sophistiquées et (trop) organisées, on doit aussi accepter le fait que tout n’est pas toujours strict et ordonné, et que beaucoup de choses sont soumises aux aléas de la vie. Si on devait résumer la philosophie balinaise qui trouve sa source dans l’hindouisme, ça serait « si ça n’arrive pas aujourd’hui, ça n’est pas grave, ça arrivera demain. » Tout est cycle et éternel recommencement !
Finalement, nous voyons avec soulagement notre taxi arriver. C’est parti ! Deux heures, beaucoup d’embouteillages et une traversée en mer agitée plus tard, nous arrivons sur l’île de Nusa Penida. Nous ne savons pas encore où nous allons dormir ce soir. Pendant que Margot va changer de l’argent, je discute avec un monsieur qui me dit qu’il connaît une très bonne auberge où dormir. Après quelques coups de téléphone à sa femme qui y travaille (c’est comme ça que ça marche ici, si vous demandez des recommandations pour un warung ou un hôtel à n’importe qui, vous serez envoyé là où le cousin ou la femme travaille, ils ont le sens de la famille !) et un trajet en scooter nous nous retrouvons au milieu d’un jardin dans un bungalow en bois des plus charmants. Sans attendre, nous enfourchons un des vieux scooters laissés dans la cour. On sait que c’est le nôtre car une offrande est posée sur le garde-boue.
Et nous partons vers l’intérieur de l’île pour Broken beach.
En chemin, nous nous arrêtons à ce qui a été pour moi le plus charmant warung de Nusa Penida. Après une baignade dans l’eau claire en face du restaurant, on peut déguster du poisson frais. On est entourées de cocotiers, de bougainvilliers fuchsia, de murets en pierres.
C’est comme à la maison. Repues et rafraîchies, nous reprenons la route. Au fur et à mesure que nous rentrons dans l’intérieur des terres, les nids-de-poule et secousses se font de plus en plus nombreux, et les habitants de plus en plus rares.
Margot a une conduite prudente mais reste relativement confiante. Quant à moi, j’ai le corps tout en tension, essayant de rester accrochée au siège, tenant d’une main la GoPro pour capturer tout ce que mes yeux trouvent extraordinaire, de l’autre, la jugulaire de mon casque beaucoup trop grand pour mon petit crâne et qui tombe dès que j’ai le malheur de tourner la tête. Parfois la route devient vraiment impraticable, je descends alors du scooter pour faire une partie de chemin pentu à pied.
Nous arrivons à destination et je comprends que ça valait la peine de venir jusque-là.
Nous découvrons après un chemin escarpé un bassin naturel encerclé par des roches qui s’ouvre sur la mer et dans lequel se jettent les éclaboussures des vagues. Je veux juste nager dans cette eau délicieuse !
Il y a tant de choses à voir ici ! Et nous avons si peu de temps…
Nous devons voir Kelingking beach avant que la nuit ne tombe. Trois quarts d’heure plus tard, nous y sommes. Nous pensons pouvoir accéder à la plage assez rapidement mais quelle est notre surprise lorsque l’on découvre les 500 mètres d’escaliers à pic encastrés dans la falaise à descendre avant d’atteindre ce petit bijou de plage ! Nous commençons la descente prudemment, et faisons la connaissance de deux Suisses devant nous. Margot est ravie. Il fait chaud, nous sommes en sueur et tendus car précautionneux de ne pas nous casser la figure à chaque pas. Je n’en peux plus de la chaleur, nous arrivons enfin à la plage et je cours à toute vitesse dans l’eau fraîche, soulagée.
La plage est d’autant plus belle et appréciable que l’on a fait tout ce chemin pour pouvoir l’admirer.
Les vagues sont fortes, elles nous emmènent avec elles puis nous jettent près de la grève à nouveau. Quand on essaie de s’en défaire et de sortir, elles nous embarquent encore jusqu’à épuisement. On peut rapidement s’y noyer. Je crie à Margot de revenir sur la plage.
La clarté du jour commence à faiblir.
Nous décidons de remonter avant qu’il ne fasse complètement nuit, et admirons les roches et les escaliers dorés par le soleil. La montée est bien plus aisée que la descente, et nous pouvons nous arrêter à mi-chemin admirer le soleil qui se couche.
Alors que nous enfourchons le scooter pour repartir, nous dérapons sur les graviers et Margot se fait un joli trou au genou. Nous rentrons alors dans la nuit, et passons la soirée dans un restaurant au bord la plage, où nous mangeons du thon frais et où les serveurs et pêcheurs du coin sont aux petits soins pour Margot blessée. L’un d’entre eux a 15 ans et nous raconte qu’il aime travailler ici, cela lui permet de rencontrer beaucoup de voyageurs, même s’ils finissent toujours par repartir. Nous restons jusque tard écouter les musiciens et chanteurs qui reprennent surtout du Bob Marley et des chansons en anglais dont ils ne connaissent absolument pas les paroles, mais ça ne fait rien, on passe un très bon moment. Tous nous proposent de revenir le lendemain et on s’échange les numéros, même si l’on sait que l’on ne se reverra pas.

Les Indonésiens ont le sens de l’humour 


Jour 6 – 3 août
Ce matin, nous voulons découvrir Diamond beach, aussi appelée Atuh beach, au sud-est de Nusa, complètement à l’opposé de la plage où nous étions hier. Nous faisons le plein trois fois sur le chemin en nous arrêtant chez des familles qui vendent des bouteilles de “patrol” au bord de la route.
Une heure plus tard, nous arrivons à Diamond beach, qui est un véritable joyau de la nature. Des roches en forme de diamant se dressent majestueusement hors de l’eau. Je pense que le cliché parle de lui-même :

L’après-midi, nous partons faire de la plongée près du récif. Esky, 20 ans, nous emmène. Plongeur de jour et festoyeur de nuit, il est volubile et aime nous vanter ses exploits nautiques.
La traversée en bateau est très belle, mais je suis déçue des fonds marins. Peut-être ne sommes-nous pas allés au plus bel endroit, mais l’eau est assez trouble, beaucoup de coraux sont blanchis et si je vois quelques beaux poissons, je vois aussi un sac plastique en suspension…que je rapporte au bateau, dépitée.
Jours 7 à 10 – 4 au 7 août
Nous sommes réveillées le lendemain à 6 heures du matin par les chants traditionnels des hommes qui prient à l’occasion de Kunningan. Tout le monde est en habit de fête aujourd’hui. Avant de partir, nous passons voir dans une bicoque le docteur pour Margot, qui lui prescrit principalement de puissants antalgiques.
Nous reprenons le bateau pour Padangbai à Bali puis pour Gili Trawangan. 2 jours à Nusa, c’était bien trop court, j’y serais restée au moins deux semaines. C’est une île pleine de vie et de chaleur, c’est la campagne, qui sent le poisson frais et les fleurs sauvages. Ses habitants sont restés chaleureux et sains, peu touchés par les ravages de la vie urbaine quand on est pauvre.
On peut avoir tout juste de quoi manger, un toit pas très beau, et peu de biens matériels quand on vit à la campagne, car on peut planter et pêcher de quoi se nourrir. L’air qu’on respire est pur, les aliments sains, la communauté s’entraide. Mais il n’y a rien de pire que d’être pauvre en ville et devoir manger des aliments industriels peu nutritifs, respirer un air pollué et vivre dans un bidonville.
Bref, j’ai eu un coup de coeur pour Nusa Penida.
Sur le bateau au départ de l’île, des enfants tirés à quatre épingles embarquent pour aller à l’école sur l’île voisine, Bali. Nous allons jusqu’à Gili Trawagan. La traversée est arrosée d’embruns. Nous arrivons trempées. Là, des haridelles tirent des tuk tuk pour transporter les touristes et leurs immenses valises car les scooters et voitures sont interdits sur l’île ; on ne peut circuler qu’à vélo, à pied ou à cheval.
Gili, avec sa grande mosquée et ses panneaux invitant à ne pas se promener en maillot de bain, est principalement musulmane. On entend le muezzin toute la nuit. C’est très agréable de sillonner l’île à vélo, d’entrer dans les petites rues en terre battue pleines de jolis restaurants. Nous passerons la majeure partie de notre temps avec un groupe d’espagnols que nous avons rencontrés à Turtle point, une plage fleurie de bicoques où l’on peut siroter de l’eau de coco fraiche et côtoyer des tortues centenaires dans le lagon, et à Sunset point, où l’on admire avant de sortir danser dans la nuit, le soleil couchant et les chevaux qui galopent sur la plage.
Gili revêt une atmosphère toute particulière la nuit : sur la plage, des hommes musulmans en vêtement traditionnel partent en bateau pour un rituel, et de l’autre côté des touristes boivent démesurément aux comptoirs des bars, servis par des barmen trop gais pour que ce ne soit pas dû aux champignons hallucinogènes qui font la réputation de l’île. Mais moi, ces soirs-là, je me sentais libre et légère, et j’étais bien trop heureuse pour avoir besoin de quoi que ce soit.
Le jour du départ à l’aéroport de Denpasar, je rencontre Weis, une Hollandaise qui vit ici. Elle m’a raconté beaucoup d’histoires sur les Balinais et m’a invitée dans sa villa. Je ne tarderai pas à revenir, elle a déjà 93 ans.
La conduite et la circulation balinaise
Je ne compte plus le nombre de trajets qui ont été source de violentes poussées d’adrénaline, d’abord en voiture puis en scooter. Les balinais conduisent dangereusement ! Quand j’ai osé dire à un chauffeur qu’il me faisait des frayeurs à sillonner à toute vitesse et dépasser des voitures à l’aveugle sur des routes bondées, il m’a répondu en riant que ça faisait 10 ans qu’il conduisait comme ça, et qu’il n’était toujours pas mort.
Tous les jours nous nous frayons tant bien que mal un chemin à scooter au milieu des autres. Des enfants de 6 ans conduisent sans casque, des papas avec leur bébé devant, et tout ça dans le plus grand calme. Ils vont vite, dépassent et j’ai l’impression que le code de la route n’existe pas. Au début, je trouvais que c’était de la folie pure. Puis j’ai compris quelque chose. Il semble qu’en conduisant de cette façon, les indonésiens sont forcés d’être alertes et aiguisé, d’avoir un temps de réaction ultra rapide. C’est comme s’ils étaient continuellement soumis à un stress, mais un bon stress. Pas le stress qui cause le stress oxydatif des cellules qu’on connaît en Occident, mais le stress qui vous pousse à être adaptable, vif et vigilant. Celui qui empêche d’être ramolli du cerveau et de se laisser aller.
Les enfants sont très rapidement responsabilisés, en charge de l’accueil et du service des clients dans un restaurant, comme aux commandes d’un scooter dès l’âge de 6 ans.
La religion et les offrandes
Nous avons eu la chance d’être à Bali pendant Kuningan.
Kuningan est une fête majeure, puisqu’elle marque la fin d’une période de 10 jours durant laquelle les dieux sont descendus dans l’univers des Hommes. 10 jours après Galungan donc, les dieux rentrent au Paradis. Pour l’occasion, les hommes se vêtent de blanc et d’une toque. Les femmes, elles, se poudrent le visage avec du maquillage clair pour paraître plus blanches (j’ai remarqué à plusieurs reprises que des crèmes et cosmétiques blanchissants pour la peau étaient vendus en pharmacie et grandes surfaces…). De Galungan à Kuningan, les balinais hindous vénèrent donc les dieux descendus parmi eux et célèbrent la victoire de Dharma (le Bien) contre Adharma (le Mal).
Je vous ai parlé précédemment des petits autels et offrandes que l’on trouve un peu partout dans les rues de l’île. L’autel est appelé penyor, c’est une installation faite d’une tige de bambou courbée en haut et complétée par un tressage en feuilles de cocotier, qui est symbole de fertilité. Le tressage contient une offrande avec des produits tels que du riz, des fruits, des biscuits…pour les dieux. Chaque penyor représente le mont Agung et chaque autel le temple de Besakih.

Les offrandes (Segehan) :
Des offrandes, les balinais en mettent absolument partout. Sur les scooters, sur les tableaux de bord des voitures, au coin des rues, à l’entrée des restaurants, et évidemment, à l’entrée des temples. Les indonésiens ont compris que tout déséquilibre est extrêmement mauvais, et que l’univers est ambivalent.
Il n’y a pas de Bien sans Mal, et réciproquement.
C’est pourquoi s’ils consacrent des offrandes aux dieux, ils prennent soin d’en offrir aussi aux démons, qui ne doivent pas être laissés pour compte. En nourrissant les démons et en reconnaissant leur existence, ces derniers laissent les Hommes tranquilles. Les démons sont gourmands, comme vous et moi. Il suffit de leur donner quelques fruits et biscuits pour qu’ils nous laissent en paix.
Les offrandes disposées dans la rue sont à leur attention, tandis que celles en hauteur sont pour les dieux.
Pour confectionner une offrande, on prend un canang sari, une petite corbeille faite de feuilles agrafées ensemble, que l’on remplit de riz, de fleurs, de friandises et que l’on asperge d’eau bénite. On allume ensuite un bâtonnet d’encens pour permettre à toute ces victuailles de monter au ciel, vers les dieux. Bon, les démons ne distinguent pas trop le bien du mal alors ce n’est pas grave si les offrandes qui leur sont destinées sont remplies d’aliments un peu fades.
Un jour, j’ai maladroitement piétiné une offrande à l’entrée d’un restaurant et je me suis sentie extrêmement coupable. J’ai été rassurée plus tard : l’important, c’est l’acte de confectionner proprement l’offrande. Ensuite, des chiens errants peuvent s’en nourrir et elles sera de toutes manières balayée le lendemain pour être remplacée par une nouvelle.

Confectionner des offrandes prend quand même un temps fou. En même temps, les balinais n’ont pas dix mille choses à faire et leur rythme de vie est beaucoup moins effréné que celui de la plupart des occidentaux.
A vrai dire, je ne pense pas qu’il y ait de problème de santé mentale ici. L’anxiété, la dépression, la peur de manquer quelque chose? Je ne pense pas que les Indonésiens aient ce genre de problème. Ici il y a peu de choix, pour tout. Donc peu de place pour la peur permanente de passer à côté de quelque chose comme ça peut être le cas chez nous, surtout parmi ceux de ma génération. Il y a peu d’abondance et de diversité, tant en matière d’aliments que d’opportunités de travail et de relations amoureuses. La plupart des Balinais n’ont jamais quitté leur île, exercent leur même métier toute leur vie, partagent leur vie avec une personne avec qui ils mangent du nasi goreng quotidiennement ! Même en matière de prénoms, j’ai été surprise en discutant avec les balinais du peu de variété qu’il y avait. Ils n’ont pas de nom de famille, juste un prénom indiquant leur ordre de naissance dans la famille et un deuxième prénom qui dépend de la personnalité du bébé à la naissance, de son apparence physique ou des vertus que ses parents lui souhaitent d’avoir.

Ici on se pose moins de questions, parce que les choses sont ce qu’elles sont et que les Hommes ont relativement peu de marge de manœuvre pour les changer. On ne choisit que rarement, on est satisfait de ce que l’on a. Quand on sait que certains problèmes psychologiques en Occident sont dus au trop-plein de choses, à l’embarras du choix, à la poursuite effrénée du plaisir, à l’absence d’un but transcendant son propre bonheur, on comprend qu’il serait intéressant de changer de paradigme et de glaner des solutions dans d’autres cultures et modes de vie.
Aurélie Grihangne

















































