


Pour Danièle, ses yeux rieurs et sa douceur
Moorea, le 29 décembre 2019
Du 16 au 20 décembre 2019 a eu lieu la douzième édition du festival des arts des îles Marquises à Ua Pou, et nous nous y sommes rendus en famille pour une dizaine de jours. Une véritable échappée belle que de pouvoir non seulement sortir de mon travail parisien pour rentrer chez moi à 20 000 kilomètres de là, mais également de redécouvrir les Marquises que j’avais connues deux ans auparavant, sous l’angle du Matavaa o te Fenua Enata, littéralement le « Festival en Terre des Hommes », événement incontournable se tenant une fois tous les quatre ans sur une des îles constituant ce lointain essaim polynésien.







Les Marquises, la Terre des Hommes du bout du monde
Pour arriver à Ua Pou, c’est déjà 22 heures d’avion depuis mon appartement parisien, puis 4 heures depuis Papeete, et enfin une heure et demie de speed boat depuis Nuku Hiva, l’île principale des Marquises.
Une fois arrivé à Ua Pou, nous devons encore prendre la piste en terre battue durant une bonne heure pour atteindre la vallée de Hakahetau, où nous sommes logés chez Thérèse.
Les îles de Nuku Hiva et de Hiva Oa sont desservies par un avion Air Tahiti de 40 places, et celle de Ua Pou possède une piste d’atterrissage en pente montante – la seule au monde – qui permet d’accueillir un Twin Otter, petit engin volant de 15 places. Pour rejoindre les autres îles et se faire livrer des vivres, il faut embarquer à bord du navire Aranui.
Cet essaim d’une demi-douzaines îles isolées dans le Pacifique Sud constituent l’archipel le plus éloigné de Tahiti, avec une demi-heure de décalage horaire.
A Ua Pou, petite île qui accueille le Matava’a, il y a un collège, un médecin et une infirmière en permanence. Pour les missions ponctuelles et les bilans de santé annuels, des médecins spécialisés et des sages-femmes se rendent sur place en bateau.
Pour accoucher, ça se passe Tahiti, et si urgence chirurgicale il y a, la femme est évasanée (EVAcuation SANitaire) par bateau (plus précisément par bénitier, soit poti mararaa en tahitien) jusqu’à l’île principale des Marquises où un chirurgien exerce une permanence.


A Nuku Hiva, il y a une prison. S’échapper, d’accord, mais pour aller où ? Ses résidents ont très probablement une meilleure vue que le Parisien moyen, en plus d’être logé, blanchi et surtout bien nourri. Ici, pas de mur d’enceinte, ni de mirador. J’ai même entendu dire que le parloir se passait sous un manguier. Pas de surpopulation carcérale ici non plus puisqu’en juillet 2019, les détenus étaient au nombre de 4.
C’est le village de Hakahau qui abrite les services administratifs, la banque, le poste de santé et la gendamerie. Supermarché, McDonald’s et cinéma sont absents. Quelques petites épiceries seulement, souvent tenues par quelques familles chinoises (tinito) de l’île, où l’on trouve des denrées de première nécessité et une poignée de produits importés. Les fruits et les légumes sont plantés à la maison : chaque foyer possède ses propres pieds de pamplemousse, d’avocatiers, de manguiers, de citronnier et de goyavier en surabondance.
On remarque que tous les aliments naturels et locaux sont surdimensionnés et semblent gorgés, en plus de soleil, d’une puissante énergie vitale.



Les Marquisiens
Gare à celui qui s’aventureraient à assimiler les marquisiens à des tahitiens des îles lointaines. Les deux peuples vont diront qu’ils sont profondément différents…et cela se voit ! Ici, on ne se dit pas Ia Ora Na quand on se rencontre, mais Kaoha Nui.
Ils n’ont pas les mêmes traits, ne nomment pas les poissons du large de la même façon, et ont une gastronomie tout à fait différente – différents modes de conservation et de cuisine des produits.
La nature luxuriante des Marquises a quelque chose de profond et d’intense. Le climat est différent de celui des atolls, et l’absence de lagon – contrairement à la majeure partie des îles polynésiennes- due à la formation géologique de l’île influence le paysage et l’art de de vivre.
Tous les jours dans le petit port de la baie de Taioha’e, hommes de tous âges reviennent de la pêche et s’attellent au vidage et à l’écaillage du festin en devenir sur des étals en bois. Les enfants regardent avec admirations et s’amusent le plus innocemment du monde avec les têtes de poisson esseulées au sol.
Comme pour lui montrer le spectacle, une femme tient son nourrisson au dessus de la mêlée de requins provoquée par le jet de déchets de poissons frais dans l’eau du port.
A quelques mètres de là, certains de ces poissons seront transformés par le snack en sashimi, en poisson cru au lait de coco ou en poisson frit aux oignons et soyou (sauce soja). Un petit-déjeuner royal, en somme.


L’art culinaire
Ici les arbres sont toujours pleins à craquer et il n’est pas rare de trouver des fruits qui pourrissent au sol. Le pamplemousse est le fruit le plus en surabondance, et Thérèse, notre logeuse, n’en mange pas car elle le trouve « trop commun ».
Il y a pléthore de fruits de la passion, de noni, de pamplemousses, de tamarins, d’avocats, de mangues, de citrons, de noix de coco, de goyaves, de caramboles et de papayes.
La pêche constitue le moyen de subsistance d’une grande partie des Marquisiens, qui pêchent principalement du thon, mais qui subissent la concurrence des thoniers chinois et japonais. Il y a toujours du poisson ultra-frais ici. Et aucun intermédiaire, ce qui permet d’avoir un arrivage de qualité optimale à un prix beaucoup plus abordable qu’à Tahiti. Dans la baie de Taiohae, les têtes et abats de thons jetés dans la mer nourrissent les requins citrons qui se gobergent sous les yeux amusés des enfants. Personne ne se baigne.
Poipoi : uru fermenté qui peut être enfoui sous terre pour être déterré en temps de crise alimentaire
Poke : amidon et fruits locaux (banane, papaye, mautini (potiron)) malaxés et baignés dans le lait de coco
Mito : poisson cru salé et aillé.
Keukeu : la chèvre en ragoût, souvent accompagnée de lait de coco
Puaka : le cochon
Mama : les chitons, semblables d’aspect à des cloportes de mer.
…tout cela cuit à l’étouffée dans un four de pierre.





Les Marquisiens m’ont appris à apprécier, dans une certaine mesure, l’alliance sucrée-salé, eux qui dégustent volontiers le poke mautini avec du poisson salé, tandis que la plupart des Tahitiens le mangent en dessert.
Chaque île a préparé ses spécialités culinaires, et il y a, comme toujours chez les Polynésiens, à manger pour tout le monde.
Une seule règle cependant pour pouvoir accéder au festin : ne pas se servir de couverts en plastique ou en verre, mais de gamelles faites à partir de noix de cocos, de bambou, de palmes de cocotiers tressées ou encore de feuilles de bananier. Heureusement, nous avons coupé quelques bambous hier pour l’occasion. On prend un peu de tout, et on déguste avec les doigts – c’est meilleur – assis à l’ombre d’un kaori.
Certains habitants élèvent des chèvres, des coqs, des cochons dont ils récupèrent, après avoir cuisiné l’animal, les dents, les plumes ou les os pour les polir et les inclure dans les parures, surtout à l’occasion du festival.


L’art du tatouage…à l’ancienne
Oubliez l’aiguille stérilisée dans les mains gantées de bleu d’un barbu en salon Parisien.
Autrefois véritable rite de passage pour les hommes comme pour les femmes, le tatouage aux Marquises se fait selon la technique traditionnelle ancestrale, c’est à dire avec une dent de cochon bien acérée…
Il s’agit de rester stoïque pendant la séance constitue vraisemblablement une épreuve extrêmement douloureuse mais permet d’attester de la « solidité » de l’homme ou de la femme qui se fait tatouer.


Pour avoir un bel aperçu de ce que représente le tatouage dans la vie des Marquisiens, je vous invite à découvrir l’analyse de Marie-Noëlle Ottino-Garanger, anthropologue et spécialiste de leur culture : Tatouage et conception du corps aux Marquises, Polynésie française
Les danses
Le haka marquisien.
Le haka peut avoir une dimension guerrière, être l’imitation du cochon ou de l’oiseau.
Loin d’être devenue un folklore à l’instar de nombreuses régions, la danse traditionnelle aux Marquises demeure un véritable pilier identitaire.
Cette année, à l’occasion du festival, 5 délégations représentant 5 îles de l’archipel marquisien sont présentes, chacune avec ses spécificités, ses chorégraphies et ses costumes.
Les danseurs de l’île de Pâques, Rapa nui, ont proposé quelques performances particulièrement gracieuses avec quelques éléments de théâtre, qui en ont fait mes danses préférées.




Patrimoine
Nature et Culture
Le président de l’assemblée territoriale, Edouard Fritch, reçu en grande pompe pour ce jour de fête, l’a dit : l’édition de cette année et placée sous le signe de la protection de la nature. Qu’est-ce que celle-ci peut apporter à la culture et qu’est-ce que la préservation de la culture peut apporter à la nature ?
Pour les marquisiens, il ne fait nul doute que Nature et Culture sont intrinsèquement liées.
L’archipel des Marquises est d’ailleurs en voie d’être inscrit au patrimoine de l’Unesco pour sa beauté que ses peuples ont su préserver (edit 2021 : Le Président Macron a exprimé son soutien à la candidature des Marquises).
Avant que les populations occidentales n’occupent les terres marquisiennes, les tribus ancestrales des îles possédaient une culture et des rituels religieux qui reposaient exclusivement sur la Nature. Comment aurait-il pu en être autrement ?
Les paepae : lieux pierreux destiné aux cérémonies religieuses, événements solennels et rituels culturels qui rassemblaient la population. Pour qu’un paepae se « construise », il faut y apporter la pierre d’un autre paepae : il y a la notion d’ensemencement, l’idée que rien ne se crée ex-nihilo.
La culture chez le peuple Marquisien ne constitue in fine que la représentation que les Hommes se font de la nature qui les entoure, de la Terre des Hommes (Henua Enana en marquisien). Pour les Marquisiens, le « local » n’a pas lieu d’être défini puisque leur quotidien en est imprégné. Il faut, pour tracer les contours d’un concept faut pouvoir s’en détacher, et, à l’instar du photographe qui se distancie de son objet – dont il a pris conscience soit le l’exotisme et de la curiosité, soit de la poésie – afin de l’immortaliser, prendre du recul par rapport à cette chose-là et la rendre non-évidente.
Or, les Marquisiens sont le local, et c’est une évidence pour quiconque se rend là-bas.
Avec Martin, vers 17H30, à l’heure où les rayons du soleil se font rares et où quelques lambeaux de poisson sèchent encore sur le fil, nous avons rencontré Keka sur le port.
La trentaine fraîchement entamée, Mickael vit depuis qu’il est né à Taiohae. Il se fait appeler « Keka ».
Pour lui, la vraie vie se vit dans le fond d’une vallée. « Il faut détruire la télé car la télé nous détruit », nous dit-il. « Dans la nature, je découvre. ‘Se promener’ n’est pas le bon mot. ‘Chasser’ non plus. Ici, c’est chez moi. C’est quelque chose de plus profond. »








« Cousine, pourquoi es-tu venue ici sur mon île ? Quel a été le déclic ? » Avec sa gorge et sa cage thoracique, il imite le chant du cochon qui se douche et se roule dans la boue. « Tout le monde ici sait faire ça », nous dit-il. « Je leur ai tout appris. Cette île, je la connais comme ma poche. Toi aussi tu peux faire ça, mais pas n’importe qui peut le faire. Tu dois rester un ou deux mois ici pour y arriver. Lui, c’est mon chien, « Keka », il s’appelle comme moi car le chien est comme son maître.
Tu vois, mon grand-père à moi a inventé la pirogue, le tien a inventé le bateau à moteur, et c’est beaucoup plus rapide et pratique pour pêcher, alors je prends ça. Mais mon grand-père à moi a inventé des trucs vachement rusés aussi, alors nous devons rester amis toi et moi et apprendre l’un de l’autre. »
Il est fort possible que Keka fut raisonnablement alcoolisé ce soir-là, mais il serait malhonnête de ne pas reconnaître une sagesse certaine dans ses paroles.

Dissonance cognitive
L’aspect protocolaire de la cérémonie précédant les spectacles, l’omniprésence des matériaux naturels pour toute parure et vêtement ainsi que les discours des politiques affirmant la nécessité – plus que jamais – pour les Marquisiens de protéger leur henua en se rapprochant de leurs coutumes originelles et en retrouvant leurs racines profondes contrastait fortement avec le faste post-cérémonie, les dizaines de gens se délectant de frites made in USA et de brochettes de coeurs de veau néo-zélandais dans des barquettes en plastiques avec des couverts jetables, le tout arrosé d’un bon soda, sur une toile cirée et installé au fond d’un fauteuil en PVC.


Artisanat

