
4 concierges se partagent la garde de Pavlivska 17.
Elles alternent tous les trois jours.
A mon arrivée, c’était la babushka musicienne qui était de garde. Notre première interaction n’a pas été des plus simples : lorsque je lui ai demandé de l’aide afin de saisir les informations de ma carte sim, elle s’est énervée très fort en disant qu’elle ne comprenait pas (la faute à mon russe approximatif) et que de toute façon, elle n’avait pas le même type de téléphone.
J’ai fait la connaissance de Natasha quelques jours plus tard, lors de la Pâque orthodoxe.
Lorsque je lui ai demandé si un gâteau cuit par mes soins lui ferait plaisir, elle m’a répondu qu’elle était déjà bien trop grosse.
Ses 95 kilos ne semblaient pas vouloir la contredire, mais je pensais que je devais absolument trouver un petit cadeau, quel qu’il soit.
Avec Natasha aussi, la première interaction a été houleuse (une vague histoire de clés et de propriétaire), et pourtant elle m’adore désormais et son visage s’illumine quand je passe la porte le matin pour partir au travail. “Maya khorochaya, (ma chérie) me dit-elle, bonne chance pour le travail, et bonne santé !”
Parfois, en rentrant de ma journée, je passe dans sa loge pour quelques minutes. Un jour, j’y suis restée un peu plus longtemps. Elle a baissé le volume de la télé, a poussé ses minces victuailles pour la semaine de la table, m’a dit de m’asseoir sur le vieux fauteuil en face d’elle et a commencé à me raconter sa vie.
Son mari qu’elle avait rencontré à l’usine d’assemblage de roues pour véhicules en ex-URSS.
Il était ukrainien, alors elle l’a suivi dans son pays, où l’usine venait pour laquelle ils travaillaient tous les deux venait d’ouvrir une branche.
La moitié de ses dents est partie, mais elle n’a pas vraiment le luxe de s’en soucier.
Elle a une robe à bretelles et a encore raccourci sa coupe à la garçonne.
Elle me parle surgik, un mélange de russe et d’ukrainien.
Elle est veuve depuis de nombreuses années maintenant. Lorsque je lui demande si c’est douloureux, elle me répond que ça ne l’a jamais vraiment été. En réalité, son veuvage est un soulagement. Au début, comme beaucoup, ils étaient très amoureux, puis le temps a passé, l’alcool a rendu son mari un peu trop violent et la seule préoccupation de Natasha était de garder ses enfants à l’abri de tout malheur.
Elle me met en garde : « En russe, nous disons que la vie est comme une mouche ; elle vole, on a à peine le temps de l’apercevoir qu’on se demande déjà où elle est passée. »
A présent, Natasha est très seule. Elle a trouvé ce poste de concierge il y a quelques années grâce à une amie qui travaillait ici.
Elle est payée 4 euros par jour.
Cela lui permet de payer son loyer, sa nourriture et ses autres frais étant réglés par sa mince retraite.
Quand elle me voit sortir de l’immeuble un peu trop légèrement vêtue, elle me rabroue très fort comme si ça la touchait plus que ça ne le devrait « tu vas avoir froid, tu es folle ma petite ! Ma dorure, couvre-toi donc ! ».
Un jour, je suis tombée malade, et Natasha a je ne sais par quel miracle trouvé un livre en français de recettes diététiques pour se soigner.
Elle n’aime pas vraiment les fleurs, mais elle aime la compagnie. Elle m’a invitée chez elle à Belaya Tserka, en banlieue de Kiev, et je regrette de ne pas y avoir été avant le départ soudain d’Ukraine. Je sais qu’elle garde encore Pavlisvka, imperturbable, et qu’un jour je viendrai la voir pour que l’on prenne ensemble la marchroutka qui mène à son petit bourg.