Visiteuse de la ville éternelle

été 2020, Rome

J’arrive à l’aéroport de Fiumicino, prends le bus pour me rendre à la gare de Termini, dans le centre de Rome, où se trouve mon auberge. J’apprécie le fait qu’ici, on puisse tout payer en espèce, et parler à des vrais gens et pas nécessairement à une machine quand il s’agit d’acheter un billet de bus. 

J’admire le paysage, avant d’atterrir dans un quartier sale aux maisons délabrées. Les rues sont remplies de boutiques au plafond en PVC, à l’intérieur desquelles on crève de chaud et peut trouver exclusivement des pantoufles, passoires en métal ou des séries de colliers de perles en plastique, le tout fabriqué en « République Populaire de Chine ». 

Je trouve mon auberge après avoir traîné ma valise à roulettes sur les pavés et avoir ainsi fait probablement trop de bruit pour entendre les demandes insistantes des vendeurs à la sauvette et les remarques des quidams un peu trop curieux.

Je dépose mes affaires, prends une douche glacée qui s’avère nécessaire par ces 30 et quelques degrés, et pars arpenter de la ville éternelle aussitôt.

Je trouve rapidement le Colisée qui se trouve non loin de l’auberge, comme la plupart des monuments historiques, et j’ai beaucoup apprécié ne pas avoir à prendre les transports systématiquement. Aujourd’hui, je marche une dizaine de kilomètres.

Au Colisée, agréable surprise : la masse de touristes habituelle à cette période chaque année a fait place à des italiens et à quelques téméraires qui ont bravé les recommandations en matière d’auto-protection par rapport au covid. 

Je monte rapidement observer l’arène où avaient lieu les combats de gladiateurs sous les applaudissements du peuple romain, et je me revois dans les escaliers, 15 ans plus tôt, en voyage avec la classe. 

Intéressant : même si l’histoire du Colisée précise que les patriciens se réservaient les places de choix dans les gradins, les plébéiens pouvaient aussi assister aux spectacles. Malgré les inégalités, riches et pauvres avaient dans une certaine mesure accès au même monde, tandis qu’aujourd’hui les riches veuves américaines se retrouvent propriétaires d’iles paradisiaques où le commun des mortels ne pourra jamais mettre les pieds.

Je monte rapidement observer l’arène où avaient lieu les combats de gladiateurs sous les applaudissements du peuple romain, et je me revois dans les escaliers, 15 ans plus tôt, en voyage avec la classe, Marie-Pia et moi arpentant les escaliers avec une ardeur autrement plus importante qu’aujourd’hui…

J’avais 9 ans, j’étais accompagnée de mon sommaire lexique français-italien et je dépensais mes maigres économies dans des statuettes en bronze de Romulus et Rémus, des chapelets en bois ou des bouteilles d’eau contenue dans des vierges de plastique dont un vendeur à la sauvette m’avait convaincue qu’elle était bénite. Et quand il me restait quelques pièces, je les jetais avec ferveur dans la fontaine de Trévi, m’appliquant à formuler des vœux englobant autant de choses imprécises qu’impossibles.

L’après-midi arrive à sa fin, la lumière dorée s’étend sur l’arène, lui conférant un aspect encore plus majestueux. Des millions de gens sont passés par là, ces gradins ont vu défiler des siècles d’histoire, du sang et probablement beaucoup de larmes. Certains citoyens y ont perdu leurs boucles d’oreilles et amulettes, lesquelles permettent de témoigner aujourd’hui du raffinement et du bon goût des gens de l’époque. 

Je redescends dans la ville, et tout droit sorties d’un film d’auteur, deux jeunes femmes qui ont la vingtaine discutent sur le pont, une cigarette entre les doigts et je me dis que quand même, la vie à Rome possède une paisibilité et un charme certain.

Je marche au gré des rues, je n’ai aucune idée d’où je vais, voulant être surprise de ce qui m’attend au tournant d’une fontaine ou d’un café. Je découvre la place Barbieri et la villa Borghese. J’aime ne pas savoir quoi “voir”, ne pas avoir spécifiquement prévu de visiter quoi que ce soit, et me trouver parfois face à un monument qui me coupe le souffle sans que j’en connaisse le nom ni l’histoire. 

C’est comme ça que pendant ma balade, le lendemain à 7 heures du matin, lorsque les âmes se réveillent et que les rues sont encore vierges de monde, je fais le tour de la piazza Navona et la piazza di Spagna. 

Je me rends à la fontaine de Trevi dans laquelle j’avais jeté mon vœu à l’âge de 9 ans, et cette fois, l’endroit est praticable et la merveille bien visible. 

Un sentiment de bonheur presque insupportable et de plénitude m’envahit à mesure que je me promène. C’est surprenant car je suis seule, étrange car je ne fais rien de particulier, mais l’acte simple de déambuler dans les rues, alors que la lumière est encore douce et l’air frais, me comble parfaitement. C’est comme si je me suffisais complètement à moi-même, et comme si le fait de ne rien faire était déjà tout à fait satisfaisant !

Dès que je tourne l’œil, je vois tour à tour des gardes postés près d’un véhicule de “carabinieri”, la police locale, une énième fontaine ou un monument chargé d’histoire.

Sur une petite place, une église dont je ne retrouverai probablement jamais le nom attise ma curiosité et j’entre malgré le signe “visite interdite aux touristes, réservée au culte”. Après tout, je me dit que je saurai bien me faire assez petite pour passer quasi inaperçue au milieu de la messe qui est en train de se dérouler. Je m’aperçois rapidement que si je ne veux pas me faire remarquer, je vais devoir y assister jusqu’à la fin, et commence donc à chantonner approximativement en essayant de me caler sur le chœur de la dizaine de fidèles présents sur les bancs de cette vieille église. Je n’irai pas communier, mais me contenterai de répondre poliment à la “pace di Cristo” que me donne avec une ferveur communicative ma voisine. 

Parfois, j’aime croire que je me fonds suffisamment dans la masse pour parvenir à faire croire que je suis italienne, ou du moins que je ne suis pas étrangère ! C’est comme un défi d’adaptabilité que je m’amuse à me lancer et je mentirais si je disais que les italiens qui me croyaient du pays de prime abord ou qui étaient surpris de ma capacité à avoir une conversation relativement fluide et dénuée d’accent trop prononcé, aussi sommaire fût-elle, ne m’avaient pas fait les meilleurs compliments.

La décoration de cette maison de Dieu est chargée et plus sombre que beaucoup d’églises en France.

Lors de son sermon, le prêtre parle de choses relativement sensées, comme du bien et du mal au quotidien, comme l’importance de ne pas envier son voisin ni se comparer à lui, d’être reconnaissant pour ce que l’on a…et je réalise que son discours ressemble à s’y méprendre à celui d’un coach en développement personnel, gourou des temps modernes. S’il semble que l’humanité tend à devenir de moins en moins “pieuse” et “croyante”, il n’en est rien. Nous avons simplement changé de religion. Ou plutôt, la religion a changé de visage, mais il semble que nous ayons toujours profondément besoin de croire en quelque chose transcendant notre existence, que cette “foi” se traduise par une consommation excessive de livres de « développement personnel « self-help » ou par une passion soudaine pour l’astrologie, l’écologie ou un véganisme militant par exemple.

L’humain est le seul animal conscient de sa “finitude” et cette prise de conscience se fait inéluctablement dans la douleur, cette réalité est difficile à concevoir ; comment l’accepter, comment affronter les vicissitudes et les malheurs inhérents à la condition humaine ?

Les Livres sacrés que sont la Bible, le Coran et la Torah sont en vérité des guides de vie remplis de règles de bon sens et de principes pour une vie en communauté harmonieuse et un corps et un esprit sains. 

Je sors de l’église.

Aujourd’hui je change d’auberge. Je ne saurais en expliquer la raison, mais le premier endroit me faisait sentir un peu desvariate. C’est maman qui m’a appris ce mot la nuit dernière. Pour faire simple, ça veut dire que je suis légèrement bouleversée et que je ne sais plus où donner de la tête, mon cerveau se sent un peu chamboulé, désorienté.

J’arrive donc au YellowSquare qui par sa communauté internationale dont la moyenne d’âge se situe à 25 ans et nuitée à 12 euros m’a convaincue. 

Je monte dans mon dortoir de filles, et y rencontre celle qui sera ma colocataire le temps de quelques jours : Tathiana. Voulant faire la maline, je lui demande si elle est russe. Habituée de la question, elle rit et m’explique que malgré son prénom à consonnance slave et sa carnation pâle, elle est brésilienne, expatriée depuis quelques années en Pologne.

Tathiana travaille en finance chez CapGemini après avoir étudié le tourisme et fait du wedding planning au Brésil. Décidément, il n’y a qu’en France que les secteurs sont aussi cloisonnés et les diplômes si essentiels à l’exercice de certaines professions. La jeune brésilienne, volubile, drôle et étonnamment sociable, m’invite à dîner le soir à Trastevere en compagnie de voyageurs et de locaux qu’elle a rencontrés de façon complètement lunaire, entre hier soir au bar de l’auberge et aujourd’hui aux alentours du Colisée.

La taverne de Trilussa à Trastevere est une véritable caverne d’Ali Baba, nous sommes entourés de jambons secs et de vins divins. J’y ai mangé les meilleurs antipasti de ma vie : des artichauts alla romana, des arancini très fins et des beignets de mozzarella. A ma grande surprise, mes spaghetti m’ont été apportés dans la poêle qui les avait fait cuire.

Le soir, nous empruntons des trottinettes qui nous semblent être le meilleur moyen de découvrir les rues romaines la nuit tombée.

Nous passons devant le Colisée, que la nuit vide a revêtit de quelque chose de mystique.

La fontaine de Trévi, illuminée, superbe, un couple d’amoureux lance des pièces : “Fais un vœu : à la une, à la deux, à la trois !”

 Il y a quelque chose de terriblement grisant à filer dans les rues vidées, dans la nuit chaude allégée par un vent juste assez frais pour que l’on se sente en osmose avec l’atmosphère, sensation renforcée par les cahots de la trottinette sur les pavés irréguliers que l’on traverse à toute allure. 

Nous avons pour seul éclairage les devantures des boutiques de luxes allumées et quelques lampadaires anciens. 

Le lendemain, je visite les musées du Vatican, avec leurs plafonds chargés de dorures et de couleurs vives, qui remplissent des motifs et des scènes de la bible, à couper le souffle. 

De grandes cartes en fresques nous font voir à quoi ressemblaient Sardaigne, Corse et Sicile aux temps anciens.

Ai-je le droit de dire que j’ai trouvé la chapelle Sixtine légèrement surfaite ? Peut-être était-ce dû au monde qui la remplissait, au fait que tant de règles (se couvrir les épaules, rester à distance des gens alors que nous sommes trop nombreux, ne pas s’approcher trop près des fresques) empêchaient une contemplation sereine.

Dans la file pour entrer dans la basilique saint Pierre, j’arrive devant un vigile. “Sei italiana ?” me demande-t-il sur un air que je trouve un peu trop sévère. J’hésite une demi-seconde, et lui réponds par la négative. “Devi vestirti, indossare un panno.” 

Je ne comprends pas en quoi le fait que je sois étrangère m’oblige à me vêtir plus que les autres, les italiennes en mini short et en débardeurs, mais je m’exécute et vais acheter un linge à 3 euros sur le stand réservé aux touristes au début de la file.

Je suis enfin prête à entrer, euphorique, dans cette merveille dont on parle tant. 

Comme je comprends la langue, je suis embarquée dans un groupe de touristes italiens guidés par Giulia, qui nous explique en détails les éléments de la basilique : la tombe de JP II notamment, et l’histoire des mosaïques aux milles pièces qui représentent un travail gargantuesque. Je me dis dans un premier temps que la foi permet de soulever des montagnes puis je réalise aussi que ce genre de travaux était avant tout alimentaire pour les gens de l’époque ! Même si l’absence de foi n’aurait probablement pas permis d’aboutir au même résultat…

La nuit, Rome est aussi belle que le jour. Le pont s’illumine, le Colisée aussi, et les Romains font vibrer la ville en y vivant avec autant d’ardeur que possible. Les rues sont animées, les restaurants pleins, les spectacles “à la sauvette” envahissent les places en même temps qu’une légèreté absolue 

Trastevere, où nous avons dîné avec Thatiana à la taverna trilussa, est sans contexte un univers différent la nuit et le jour.

J’ai eu l’occasion d’en sillonner les ruelles en pentes de jour à trottinette, et j’ai surtout vu du linge étendu entre les fenêtres, des chats errants, des graffitis parfois plein d’esprit et à quelque endroit, des poubelles abandonnées. Un monsieur donne à manger à son chat en face d’une librairie fermée jusqu’à nouvel ordre pour cause de covid.

Dernier soir à Rome : je passe la soirée à l’auberge au milieu des jeunes. Nous sommes attablés, l’alcool coule à flot et la soirée consiste à essayer désespérément de retrouver l’insouciance qui nous échappe inexorablement un peu plus chaque année de vie. 

Arrive un temps où on ne se satisfait plus des soirées alcoolisée où l’on essaie d’oublier qui on est.

Est-il possible de cultiver son insouciance ?

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