10 septembre 2021
J’ai décidé de passer ce long week-end à randonner en compagnie d’inconnus. Nous partons d’Ivano Frankivsk, avant de pouvoir rejoindre la chaîne de montagnes qui s’étend jusqu’en Roumanie.
Les trains nocturnes en Ukraine ont un charme indicible. L’intérieur de celui que j’ai bien failli manquer est tapissé de faux bois, et les quatre couchettes de mon compartiment enrobées de simili cuir bordeaux.
Une jeune femme aux cheveux jaunis par une teinture de piètre qualité et un homme du même âge au dessus du crâne dégarni et au maigre catogan discutent près de la fenêtre. Je les rejoins à la table pliante pour mon dîner.
J’aime cette vie qui me permet de manger des nouilles instantanées que la contrôleuse a sorties de son étroit placard à provisions pour 20 gryvnias, en regardant défiler les paysages d’un pays dont j’ai tout à découvrir, assise dans un train aux allures soviétiques. C’est comme ça que je me sens tout à fait à l’aise.
11 septembre 2021
Il est 5H40 lorsque notre train s’arrête en gare d’Ivano-Frankivsk, et j’ai étonnamment bien dormi, emmitouflée dans le gros duvet bleu mis à disposition par la compagnie ferroviaire.
Nous avons le luxe d’arriver avant le soleil, profitant de la douce atmosphère fraîche propre à l’aurore et aux rues désertes. Le groupe de randonneurs ne se rejoindra qu’à neuf heures devant la gare.
Je crois que si je veux écrire c’est avant tout pour immortaliser le moment, le mettre en perspective et lui donner toute l’ampleur qu’il mérite. A partir du moment où je pose ces gens et ces expériences sur le papier, je leur dis : « vous méritez de continuer à vivre dans mon espace mental, de prendre corps dans mon imaginaire, et je refuse de laisser s’étioler le souvenir que j’ai de vous. »
Andriy, vingt-et-un ans, est un guide de montagne passionné au physique si frêle et longiligne qu’on se demande s’il tiendra la route à 1800 mètres d’altitude. Pourtant, c’est lui qui nous montrera le chemin.
Olha, vingt-quatre ans, s’enthousiasme de voir arriver une jeune femme de son âge et d’avoir l’occasion de pratiquer son anglais, le russe n’étant pas une option pour elle.
Sont arrivés par le même train que moi Dmytro et ses deux filles de neuf et onze ans, Lisa et Anya, et Radyslav, fervent admirateur de Stepan Bandera et sa fille, Katya.
Un couple russo-ukrainien de développeurs est aussi là, ainsi que Volodymyr, qui travaille dans l’IT. Seuls des Ukrainiens de classe moyenne peuvent s’offrir ce genre de week-end d’excursion à 40 euros.
Nous faisons un détour au club où Serhiy nous affuble de la panoplie complète du marcheur peu expérimenté. Pour ma part, je décide de partir sans bâtons, déjà parce que j’ai le sentiment qu’ils ne vont faire que m’encombrer, ensuite parce que j’ai la lubie de vouloir être originale. Je regarde toujours d’un oeil un peu dédaigneux les randonneurs qui alourdissent leur chargement et s’embarrassent de carrés matelassés à poser sous leurs fesses et autres gadgets de confort qui selon moi, dénaturent le goût de l’aventure.
C’est après quatre heures de marche rythmées par les moments de repas – très importants pour le groupe – et des passages tantôt par la forêt, tantôt par la plaine, tantôt par la crête, que nous arrivons au point d’orgue de la randonnée, à 1750 mètres d’altitude : le lac Nesamovyte.
En Ukrainien, nesamovyte est celui qu’il est impossible de contenir, tant il est fou et frénétique.
La montée a été longue, mais pas rude. Il faut dire que les haltes sont nombreuses : les enfants nous intiment l’ordre de nous arrêter à la moindre contrariété, à chaque moment d’inconfort que peut constituer un caillou dans la chaussure, un estomac capricieux, ou des poumons à bout de souffle. On voit que ces enfants-là n’ont pas été élevés par des parents qui leur ordonnent de « cavaler » dans la montagne, pieds nus de surcroît, et sous un soleil cuisant.
« Cavale, Aurélie, cavale ! ». Il faut croire que mon cerveau a réussi à associer la randonnée à une expérience fort agréable – peut-être pour le défi qu’elle représentait – si bien qu’à vingt-cinq ans, la perspective d’embarquer pour un week-end dans les Carpates avec des Ukrainiens qui me parlent une langue que je ne comprends pas et se régalent de fromage et de saucisson qui n’ont rien à voir avec les miens m’enthousiasme.
Nous atteignons le lac aux alentours de 18 heures.
Dans le miroir qui annonce l’altitude et le nom de ce dernier, une Ukrainienne aux cheveux comme les blés, parfaitement lissés, et maquillée prend son reflet en photo et je ne peux m’empêcher de penser à ce moment-là à quel point certaines femmes semblent toujours « prêtes », quoi qu’il arrive. J’imagine que c’est la définition même du terme « apprêtée ».
Pour ma part, n’importe qui verrait sur ma figure que j’ai marché 4 heures sous un soleil qui a bien attaquée cette dernière.



Le vrai miroir et point d’orgue de cette randonnée, c’est le lac. On s’ablutionne de son eau fraîche, à défaut de ne pouvoir s’y baigner : l’épiderme humain est vraisemblablement nocif pour la quantité de micro-organismes qu’abrite cette eau douce.
Un rebelle s’y plongera malgré tout.

Avant que le soleil ne descende derrière Nesamovyte pour laisser place à la fraîcheur de la nuit, Olga, Volodymyr et moi nous promenons entre les herbes et y récoltons un peu de bois sec.
Andriy, le guide, nous chargera aussi de remplir une marmite d’eau montagnarde pour y faire bouillir notre grechka, qu’il agrémentera de ragoût de porc.

Un repas réconfortant que nous partageons autour du réchaud à gaz. Dmytro, le père de Sasha et Lisa, qui a laissé sa femme et sa benjamine au foyer, nous sert une généreuse lampée de rhum martiniquais dans des shooters.
Trouvant que je tremble un peu trop de froid, il me resservira deux fois.
Au dessert, nous nous gavons de biscuits à la composition absolument désastreuse et qui deviennent mangeables par le simple fait d’être consommés à 1750 mètres d’altitude dans une nuit d’automne ukrainienne.
Passer deux jours entourée d’Ukrainiens et en complète immersion dans leur langue m’a fait réaliser à quelle point l’apprentissage d’une langue pouvait être rapide. Malgré moi, j’ai énormément appris en l’espace de quarante-huit heures. Certaines expressions reviennent si souvent qu’on finit par en saisir naturellement le sens et se les approprier.
Чудово! quand on voit quelque chose de génial, ou simplement pour ponctuer les phrases de son enthousiasme, Багаті pour dire beaucoup, Акуратна! et Обережно quand les petites filles marchent sur la crête, Капять quand Olga n’en croit pas ses yeux de la beauté du paysage.
C’est presque de la littérature. Excellent !
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Merci beaucoup Daniel 🇫🇷
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